Par Inca Virgo Arte

La madeleine, en référence à la célèbre madeleine de Proust… Cette « madeleine » s’est convertie en un symbole de l’assaut d’un souvenir, et ne s’applique plus seulement au souvenir gustatif, mais recouvre tout souvenir nous ramenant à des sensations agréables vécues dans le passé. Oui, elle est liée au plaisir ! Sacrée destinée pour cette petite barquette fondant dans la bouche !

Eh bien, je viens de rabattre la quatrième de couverture d’un ouvrage intitulé « EXERCICES DE STYLE », écrit par « Santiaguito » (Jacques Frances) et illustré par Roland Jeannot, préfacé par El Tío Pepe (Jean Pierre Darracq), édité par l’U.B.T. F en 1984. Et ça parle de tauromachie !

L’auteur s’est lancé dans des pastiches imitant le style d’auteurs classiques ou modernes – sans les dénaturer – pour nous inviter dans les différentes strates du monde tauromachique. Et, mes amis, c’est un vrai régal ! Tout d’abord parce que Santiaguito a l’élégance des mots. Ses phrases ont la distinction gracieuse des passes de cape. Le rythme respecté des « belles plumes illustres » nous enveloppe dans les volants d’une cape suave, légère, lente, amusante, appuyée ou solennelle.

Quel plaisir de lire « Le journaliste aux champs », texte imitant « Le sous-préfet aux champs » d’Alphonse Daudet, où la fantaisie de la nature tourneboule la tête de notre journaliste qui s’acharne à vouloir faire un compte-rendu de feria, pour finir débrailler dans l’herbe composant des vers. Tout en lisant, je souriais car dans le même temps, je revivais ce hier où, au collège, nous mémorisions cette prose pour la réciter. Et, c’était plaisant d’imaginer un notable tiré à quatre épingles, engoncé dans son trois pièces, qui effectuait peu à peu un strip-tease sous l’influence poétique du chant des oiseaux et du parfum des violettes. Un côté de rébellion qui était pour plaire à notre adolescence !

La saynète, « ANTIDOTE ou LE GOÛT DE LA PEUR », imitant le style de Jean Anouilh, raconte la conquête de la liberté d’un jeune homme grâce aux taureaux, en enfreignant l’interdiction d’aller dans les élevages. Et au sergent qui le gendarme, Antidote clame : « C’était pour dominer la peur. (…) C’était pour le geste, pour me sentir, en rentrant au village, que tous ces morveux, tous ces orgueilleux, tous ces gras, tous ces cocus, (…) tous avec leurs larges faces satisfaites, ils se seraient enfuis devant les cornes ; pour être sûr qu’aucun n’aurait fait ce que j’avais fait. C’était pas pour être riche d’argent. » Et le jeune héros conclut : « (…) Je sais pas si j’en sortirai, mais maintenant je sais, à cause des taureaux, à cause de toutes ces nuits à trembler entre les arbres, qu’un chien, parce que ça ne sait pas tuer sa peur, ça vaudra jamais le dernier des hommes. »

La dramaturgie de « LOLA SONG » (Marguerite Duras) est une écriture de la pensée intime du torero, et, nous plonge dans ce qu’il y a de plus humain parce que si fragile.

Et l’ACTE I et unique de « LA CORRIDA SE MEURT » (Eugène Ionesco) clôt l’ouvrage, il serait à méditer car bien prémonitoire…

Ceci n’est qu’un bien petit, petit aperçu des textes peuplant « Exercices de style ». Tous mériteraient d’être cités, mais cela serait évidemment trop long. Car, les auteurs pastichés sont au nombre de 24, et sillonnent les époques, du Moyen-Âge au XXe siècle.

Cet article ne peut se finir sans dire quelques mots sur l’illustrateur Roland Jeannot. Chaque texte est introduit par le portrait de l’auteur dont Santiaguito emprunte le style. Portraits remarquables révélant l’absolue maîtrise de la technique du trait. La plume de Roland Jeannot utilise toutes les directions et la densité du trait, créant ainsi une forte présence des auteurs pastichés, comme si par-delà le passé, ils donnaient leur approbation.

Ces auteurs qui ont inspiré Santiaguito, ont parcouru nos années de collège, de lycée, d’étudiant, et il est étonnant de constater qu’ils n’ont pas été oubliés. Leur style s’est imprimé dans un écrin cérébral. Et qu’il est bon de retrouver la musique de l’alliance de leurs mots, et, les histoires et les réflexions tauromachiques de Santiaguito, enroulées dans le rythme étudié des phrases de ces auteurs, s’y accouplent avec harmonie… Singularité, oh combien réjouissante, de voir le thème de la tauromachie à l’honneur, une place d’honneur dans le sérail remarquable et impressionnant de ces auteurs si illustres.

La madeleine d’« EXERCICES DE STYLE » a une saveur, a une couleur, a une forme, a une densité, a une consistance, elle a aussi une force de la pensée qui dessine la liberté dans le souvenir d’une matière, d’une lecture. Et c’est jouissif !

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