Par Nadège Vidal in Mexico Aztecas y Toros n°10.

Le poulpe à la plancha et les pois chiches de la Herraderia suffisaient à me remplir l’estomac. Un bon verre de Barbadillo et je descendis de la rue Trabadejo 2 vers la place de la Paz. Je m’appliquai à  ne pas trébucher dans la descente bosselée et glissante qui mène à San Roque.

Le Levant  gonflé d’aise rafraîchissait cette journée de mi-septembre.

Je vis un type, lui, trottoir de gauche, (de ce côté où l’ on pouvait apercevoir autrefois la maison, bateau sur le toit, du dingue de coquillages ) qui descendait d’une manière aussi précautionneuse que la mienne.

Il prit côté Juanito la rue de la Amargura, moi,côté Ballen, la rue Isaac Peral.

Quelques minutes plus tard, alors que je longeai le Guadalquivir, le type cheminait  sur le paseo.Je n’y aurai prêté guère plus d’attention s’il n’avait porté tee-shirt blanc et  pantalon bleu identiques aux miens.

Il descendit l’escalier de bois et se mit à courir le long de la plage sur le sable humide. Simple coïncidence.Je préfèrais de loin boire une eau gazeuse au chiringuito Macario que de courir  à toute allure comme il le faisait jusqu’à La Jara. Un vrai sportif, un athlète, lui.

J’écoutai le babillage des filles, regardai les enfants chahuter et hurler,les hommes boire leur Gin Tonic et leur Whisky Coca, enfournant force gâteaux, et au loin, le cargo qui passait pour remonter vers Séville.Une jeep longeait les pins de Doñana, emmenant quelques touristes visiter le parc naturel.

Des cavaliers remontaient au petit trot vers Bonanza.

La vie tranquille de toujours.

J’avais rendez-vous en fin d’après-midi avec Pepa, Marco, Angela et Antonio au Arizon, là où autrefois se trouvait la bodega du Rengue, avenue Quinto Centenario.Ce n’était pas formel mais on se retrouvait toujours au même endroit, à la même heure. Ce n’était pas vraiment un rendez-vous mais on s’y rendait souvent. C’était donc presqu’un rendez-vous.

Autour de la table, dans une ambiance plutôt calme, on commentait les nouvelles du jour, ce pouvait être l’arrestation des narcos, le taux de chômage explosé, les meilleurs chocos ou pitillas du coin, la bijouterie qui changeait sa devanture ou la dernière faena d’Emilio de Justo.

Marco se demandait où il faudrait cracher désormais sur la tombe du Vieux maintenant qu’on le déplacerait.Et ce serait sûrement fin Octobre.

Au Pardo dit Antonio.

Angela s’étonna de ma pâleur et du tremblement de mes mains..

Je lui expliquai à voix basse les étranges coïncidences du matin, et qui se répétaient à l’instant, puisque le type, buvait un café au lait, à deux tables derrière nous. Elle se retourna et assura qu’il n’y avait personne deux tables derrière nous;Je relevai la tête.Le type s’était éclipsé.

J’étais fatigué, sans doute très fatigué.  La saison m’avait fatigué, oui, fatigué. Les allers et retours Sanlucar de Barrameda- Lebrija, je travaillais à l’entreprise Fromendal  de Lebrija de 6 heures à 15 heures sans cesser de sortir le soir.

A 25 ans on n’est pas très raisonnable.

Je rentrai illico chez moi pour dormir. Je reverrai mes amis demain vers 11 heures à la plaza de toros.

 Le lendemain, je m’habillai bien, jean noir, chemisette blanche, tennis blancs impeccables.Comme si j’allais assister à une novillada ou une corrida.

Aux arènes de Sanlucar, à  11heures, c’est l’inverse de la corrida : plus de monde sur le sable que derrière le callejon. Et pas que.

Les jeunes de l’école taurine, les novilleros Eloy Hilario, El «  Melli », Adrian de Torres, les toreros Emilio de Justo et Pablo Aguado s’entrainaient. Pollo poussait le carreton à l’infatigable Pablo, en short, un homme râblé comparé à Emilio, tout en muscles fins, presque maigre. En dehors de mes amis, je reconnus Luisito, Diego Roblès et Padilla, qui, appuyés contre un burladero commentaient et conseillaient leurs protégés.

Ces toros factices, nobles, pleins d’entrain, sans jamais dévier de leur charge ou donner un coup de corne permettaient aux adolescents et aux hommes de parfaire leur technique; Là, on pouvait voir tranquillement comment Pablo coinçait son pouce à l’intérieur de la muleta. Combien Emilio de Justo aimait toréer de face.

La position des pieds, l’amplitude du bras, la taille qui tourne complètement ou pas, la position des mains sur la cape, prise franche ou bout des doigts, la tête inclinée ou droite, et les infinies manières de gérer les passes hautes.

Un ballet  exigeant, source d’apprentissage aussi pour les amateurs que nous étions

Le jour venu, il fallait  que les gestes soient  intériorisés,  assimilés,  que l’artifice devienne naturel  afin que  l’imprévu surprenne moins, tant l’imprévu est synonyme de blessure ou  de mort.

Ainsi en est-il du flamenco:  tout au millimètre pour les pas,  les bras,  les palmas et  le toque. Enfin, pour les meilleurs…On peut aussi mourir de honte.

C’est alors que j’aperçus le type, ses tennis blanc Nike comme les miens, mon double. Même taille, même maigreur. Il enchaînait les naturelles, seul, à l’écart des autres.

Je demandai à Carmelo qui était ce type,  Carmelo s’agaça: quel type?

 Alors que j’allai le lui montrer du doigt, le type avait disparu.

Je n’osai plus rien dire.

Je fis le tour des arènes, jetai un œil dans le patio de caballos, puis vers le bar, les toilettes, sous les gradins.Personne. Je m’essuyai le front.

Justo, qui me retrouva, en train de fouiner partout, proposa de me ramener en voiture .Il me trouvait très énervé, excité même. On se verrait samedi après la novillada. Il me suggéra de ne pas faire la fête ce soir, d’éviter Bajo de Guia, le Calbido, de ne pas trainer au bar de Unida Izquierda, ni au café del arte, tout au plus  m’autorisa-t-il un jus d’orange  chez la duchesse.

Justo m’appela le lendemain vers 13 heures, me proposa de venir le soir manger au Mariano à Bonanza. Ou au Colorado si je préférais. Je déclinai l’invitation. On verrait bien. En attendant je mangeai, dans mon appartement,  une pizza et  des fruits, regardai la télé. Je serai reposé, concentré pour arriver en forme aux arènes.

Des novillos de Muñoz pour  Eloy Hilario, Alberto Pozo, et le troisième, je ne savais plus.

Peu importe.

Chacun avait pris sa place ou avait tenté de prendre la place d’un autre. Quelques bousculades, des rires, des éventails. Le soleil violent bien que ce fût la fin d’après-midi, tranchait la piste en un damier d’ombres noires et de lumières éclatantes.

Je m’installai en barrera. Le premier novillo, fort, belle allure, mettait franchement les cornes dans la cape d’Eloy. Il me sembla alors que je partis ailleurs, une absence longue dans un silence surprenant au point que je ne vis rien de la suite. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Je m’engouffrai dans un tunnel.

Je  sortis de ma torpeur, quand  le troisième novillero apparut, celui dont j’avais oublié le nom, vêtu d’un costume vert. C’était le  type.

Des voix venues de je ne sais où me commandaient de me positionner plus avant, plus de face, d’avancer la jambe et de courir la main.

Quand le type se fit prendre, et salement, je hurlai de douleur, cachai mon visage entre mes mains, perdis connaissance. Et ce fut le trou noir.

L’air frais me réveilla. J’ouvris les yeux. Un plafond blanc, des murs blancs, une odeur étrange.

Une femme, cheveux blonds en chignon,  regard très bleu, se pencha vers moi:

«Vous êtes enfin réveillé. La corne n’a pas pénétré profondément La blessure n’est pas très grave, le choc psychologique, oui.

Il vous faudra deux semaines avant de reprendre l’entrainement. Et encore, en douceur, jeune homme! Parce que vous nous en avez raconté des histoires. Le médecin passera tout à l’heure pour confirmer ou non le diagnostic. Je vois que vous allez mieux. Vous souriez…Ce que vous faites n’est pas facile. Il arrive parfois. On n’en parle rarement mais.

– Le diagnostic? …Où suis-je?

-À l’hôpital psychiatrique de Jerez.»

Elle sortit en refermant doucement la porte.

Je me coulai sous les couvertures, cachai mon visage sous les draps. Je ne voulais plus voir personne.

Nadège Vidal

Photo N. Vidal, Orthez 2011, in Mexico Aztecas y Toros n°11

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