Ce texte de notre ami Robert Régal a été publié dans la revue Mexico Aztecas y Toros, n° 10, janvier 2020, que l’on peur se procurer au prix de 10 euros (plus port), auprès de jeffneviere@msn.com.

Avertissement. Le lecteur attentif (merci à lui) pourra déceler quelques références filmographiques ou à la musique pop. Un autre plus critique retiendra des anachronismes qu’il jugera « faciles ». Celui spécialiste des langues mortes et vivantes trouvera des incohérences qui ne sont là que pour tenter des ébauches d’allitérations. Le plus sévère fera le reproche le plus justifié : celui de traiter avec légèreté et impertinence des faits de société graves ou dramatiques. Rien n’est fortuit, tout est volontaire, dans un but récréatif qui ne sera peut-être pas atteint mais dont nous avons un grand besoin. En aucun cas le signataire n’a souhaité porter atteinte à la réputation de la revue Mexico Aztecas y Toros qui, chacun le sait mais il est bon de le répéter, est une publication des plus sérieuses.

R.R.

Il était d’un trapío et d’un tamaño extraordinaires, cornes, morrillo et bourses étonnamment développés. D’un naturel rêveur, il aimait regarder la lune, lorsqu’elle était pleine et éclairait le campo, à en devenir lucero. Mais ça ne se voyait pas car la tâche blanche caractéristique sur le front ne tranchait pas sur sa robe d’une blancheur immaculée. Incontestablement le play-boy de la camada ! Il eut vite fait de repérer la vache qui se tenait immobile en plein pré, hiératique, majestueuse, avec de longs cils et un pelage lustré. Tout chez lui, notamment son sang, ne fit qu’un tour et ce qui devait advenir advint, c’est à dire un coït magique et mythique. Le tourbillon des sens apaisé, le grand taureau blanc partit vaquer à ses occupations, ruminant et philosophant avec vanité sur les avantages de la beauté.

Ce qu’il ne savait pas c’est que l’apparence de son amante aguichante était factice et bien des choses chez elle étaient intériorisées. En particulier elle abritait  en son sein pas moins que Pasiphaé, la propre épouse de Minos, roi de Crête, son ganadero. Une jolie fleur dans une peau de vache. Dire que celle-ci était un peu nymphomane est un euphémisme. Très vite elle s’était entichée du grand taureau blanc qu’elle ne pouvait quitter de ses yeux émeraude, des yeux qui viraient par jalousie au noir-revolver dès que l’animal s’approchait d’un peu trop près des génisses. C’était une femme d’action et n’entendait pas que son amour demeurât platonique. Elle fit donc appel, dans le dos de son royal mari, à Dédale l’Ingénieux, architecte à la cour, pour assouvir son besoin impérieux. Ce dernier imagina donc cette vache artificielle, sur le modèle réduit du cheval de Troie, destinée à accueillir la reine, en position genu pectorale (plus prosaïquement en levrette), position peu confortable si elle dure trop, mais efficace et obligatoire étant donnée la configuration des lieux. Le point technique le plus délicat à résoudre et auquel l’architecte dut consacrer beaucoup de temps et d’énergie fut d’assurer une parfaite concordance vulvaire. Comme nous l’avons vu, le stratagème réussit au-delà de toute espérance et Pasiphaé connut ainsi l’amour-vache et l’orgasme de sa vie, inondée de sueur (les parois de la vache n’étaient pas isolées et le Soleil, qui était – faut-il le préciser – le papa de la belle, tape fort en Crête) et de sperme bovin. Le premier leurre historique, avant même le capote et la muleta, bases de la tauromachie, avait fonctionné et le grand taureau blanc ne sut jamais qu’en croyant avoir engrossé la vache, il avait engrossé la femme.

Neuf mois plus tard environ (environ car l’échographie et les montres de précision suisses n’existaient pas encore, et les grecs y perdaient quelquefois leur latin), Pasiphaé enfanta  ou « taurillona » dans des conditions douloureuses après une grossesse pénible en raison du volume fœtal. Fort heureusement c’était un siège et l’accouchement se passa à peu près bien jusqu’à l’émergence successive des fesses,  des membres inférieurs, de l’abdomen, du torse puis des bras. Mais c’est la tête qui posa problème, car les cornes, même si elles n’ont pas encore pris leur ampleur définitive, ça racle. Enfin tout finit bien et l’enfant put pousser son premier beuglement.

Le père putatif eut quelques doutes. En ganadero averti il avait eu l’occasion de remarquer l’étrange attirance de son épouse pour le grand taureau blanc. Puis sa ressemblance avec le nouveau-né n’était pas frappante : certes son front venait de s’enrichir des cornes symboliques et infamantes de mari trompé, mais le rejeton avait, lui, une vraie tête de taureau. Il resta sourd aux dénégations maladroites de sa femme. Il pensa à un ami proche à qui une telle mésaventure était arrivée mais la situation était moins embarrassante car inversée : sa compagne avait accouché d’un Centaure, dont le visage était humain, donc père-compatible et, pour expliquer les quatre membres équins, on pouvait toujours avancer quelque raison pseudo-scientifique. C’est alors que Poséidon courroucé apparut à Minos en plein doute. Il lui rappela qu’il était devenu roi de Crête grâce à lui, Poséidon dieu de la mer et des océans, et qu’en échange il avait promis de lui sacrifier en reconnaissance et allégeance son meilleur taureau, le grand blanc aux sabots noirs, alors qu’en maquignon madré il lui avait “fourgué” à la place du Domecq. Cette infortune conjugale dont il était victime était, du fait de son parjure, une juste punition d’essence divine, dont Pasiphaé n’avait été que le sexe armé. Ainsi soit-il, pensa le roi résigné.

Il fallut baptiser le petit monstre. On l’appela Astérion, nom de son grand-père, mais rapidement il fut pour tous le Minotaure, car Pasiphaé, dont la fibre maternelle égalait la fureur sexuelle, ne cessait de l’appeler avec tendresse, en le cajolant, malgré la dysmorphie, « mon petit taureau », d’où l’apodo. Très tôt le rejeton présenta des signes comportementaux bizarres : de nombreuses fois il emporta d’un coup de dent les mamelons de ses nourrices et les tétines des vaches qu’il tétait, car il bénéficiait d’une alimentation mixte. Impossible en revanche de lui faire ingurgiter le moindre brin d’herbe. L’état empira au cours de son enfance pour culminer à l’adolescence : il se mit à croquer aussi bien les petits garçons que les petites filles, qu’il dégustait religieusement. Fort heureusement il avait la digestion lente et ces accès boulimiques ne survenaient que tous les neuf ans. Il fallait cependant prendre une décision pour rassurer le peuple et faire cesser les quolibets qui circulaient toujours à propos de sa curieuse conception. Minos fit ce qu’aurait fait tout fin politique et tout bon père de famille : enterrer le problème et le secret et donner du temps au temps, comptant sur la brièveté de la mémoire collective. Comme sa tendre et passionnée épouse, il fit appel, sans rancune, au factotum Dédale, désabusé et peu regardant désormais sur les mœurs des élites, pour construire au fin fond de son palais un gigantesque et tortueux labyrinthe dont on ne pouvait s’échapper et où l’on enferma le malheureux Minotaure. Pas question toutefois de le laisser mourir de faim et, tous les neuf ans, son repas lui était livré à partir d’Athènes, sous forme d’un package, respectant la parité, de sept garçons et de sept filles si possible dodus.  Ce régime carné, à base de chair humaine, bien que fractionné, semblait suffire au bonheur et au développement si ce n’est harmonieux, du moins adipeux du monstre, qui ne faisait plus parler de lui entre chaque livraison. Il était évident que ce modus vivendi ne pouvait durer ad vitam aeternam sous peine de dépeupler la capitale grecque. Et alors…

Eh, eh, Thésée est arrivé, sans se presser, le grand Thésée, le beau Thésée. Grand et beau mais…végan. Ariane, une des filles légitimes du couple Minos-Pasiphaé, donc demi-sœur d’Astérion le Minotaure, en tomba immédiatement foldingue amoureuse (sang chaud ne saurait mentir). Plastronnant devant son admiratrice, le bellâtre déclara : amis crétois, me voici ; les pervers de la mandibule, on connaît ; souvenez-vous, il n’a pas fallu longtemps à Héraclès pour neutraliser les redoutables juments de Diomède amatrices elles aussi de chair humaine ;  pas de problème, vous débarrasser de ce vorace hybride ne sera qu’un jeu pour moi ; laissez-moi prendre la place d’un des otages. A quoi Ariane, subjuguée mais prudente, répliqua : attends, Thésée, siéntate ; tu veux devenir héros, soit, mais reste professionnel ; ne pars pas fleur au fusil (l’image n’évoqua rien dans l’esprit de Thésée qui avait beaucoup de dons, mais pas celui de la prédiction) pour combattre un grand frère dangereux et menaçant ; assure tes arrières ; je vais te mettre un fil à la patte (elle se perdait un peu dans toutes ces variations anatomiques atypiques, et puis pensait aussi, en douce, au futur mariage qu’elle espérait) ; prends ce glaive de papa et cette torche-frontale. Ainsi équipé Thésée s’enfonça dans le labyrinthe.

Le Minotaure fut surpris et ébloui de voir surgir Thésée. Le combat allait être déséquilibré entre les deux adversaires. D’un côté un guerrier surentrainé, doté d’une haine farouche envers le mangeur de viande, fût-elle humaine. De l’autre un medio toro (c’est le cas de le dire) qui, en dehors de ses habitudes carnassières, était plutôt pacifiste, sans être manso : un émule de Ferdinand le taureau en quelque sorte ; qui, sur le plan physique s’était un peu empâté malgré son régime sans féculents car il utilisait trop épisodiquement, par nonchalance, le torodrome que Minos avait fait aménager dans une des alcôves du labyrinthe. La lutte fut brève et confuse. Thésée était gêné par le fil d’Ariane dans lequel il s’emmêlait les pinceaux et qui l’empêchait de réaliser chicuelinas et molinetes à sa guiseavec sa fluidité et sa grâce habituelles. Le Minotaure, quant à lui, comprit trop tard que l’on en voulait à sa vie. Thésée  n’eut pas à « cadrer » le taureau bipède (aligner les deux pieds aurait conduit à une figure égyptienne ridicule), avant de lui plonger son arme dans le cou. Astérion agonisant, dans une lucidité surprenante eut le temps de proférer : tu as eu tort, Thésée ; en  croyant éradiquer cette part carnivore qui est en moi depuis toujours, tu tues en même temps le taureau que je suis car nous ne faisons qu’un. Le végan eut du mal à intégrer la finesse de cette dialectique (qui aurait mérité de plus longs développements mais les forces minotauriennes déclinaient). Il trouva seulement à répondre bêtement, pour dire quelque chose : tu as le bonjour d’Ariane. Dans un avant-dernier soupir (le dernier étant  en général définitif et inaudible) le monstre trahi exhala tristement : tu quoque, ma sœur… et mourut. C’est alors que Thésée sentit une traction exercée sur sa cheville gauche ; c’est Ariane qui rembobinait sa pelote salvatrice, le ramenant par des chemins complexes et détournés hors de l’enceinte tragique, confirmant que lors des circonstances troubles ce sont les femmes qui tirent les ficelles. Thésée ébranlé n’eut pas le cœur de ramener les oreilles (la queue, n’en parlons pas, c’eut été impudique) du vaincu.

Thésée épousa la futée (qui deviendra fusée) Ariane mais ils n’eurent pas beaucoup d’enfants. Sous le prétexte fallacieux qu’elle était sujette au mal de mer, il l’abandonna sur l’île Dia, dans les Cyclades. Débarrassé de toute entrave, il entreprit une brillante carrière politique et devint roi d’Athènes.

C’était le temps béni de la zoophilie. Zeus en personne n’avait pas hésité à se métamorphoser en magnifique taureau, surgissant théâtralement de la mer pour enlever la sculpturale princesse phénicienne Europe qui se baignait dans les parages. La belle jugea qu’il s’était conduit de façon quelque peu cavalière et lança le mouvement balance-ton-taureau qui prit une ampleur planétaire et perdure aujourd’hui sous la forme dérivée de balance-ton-porc. De cette union divine naquirent trois descendants mâles dont (bouclons la boucle) l’infortuné roi Minos qui avait donc déjà de lourds antécédents taurins.

C’était le temps aussi d’arbres généalogiques enchevêtrés, dont les incertitudes se retrouvent dans les recherches à la mode, basées naïvement sur des registres d’état civil et de baptêmes,  dont les écritures ne résisteraient pas à des enquêtes génétiques poussées. La descendance humaine, comme l’a pu vivre Minos, peut réserver son lot de surprises, dont nous ne sommes qu’à l’orée. La précision généalogique, c’est dans les carnets de mayoral qu’elle se trouve, dusse en souffrir la susceptibilité de notre espèce.

Les sources historiques les plus complètes concernant la tauromachie, y compris le monumental Cossío, permettent d’affirmer que, pour diverses raisons sociétales (ne pas heurter le jeune public et les âmes sensibles ou, à l’inverse,  ne pas favoriser le voyeurisme morbide de vieillards lubriques), jamais dans aucune arène du monde taurin n’a été reproduite, malgré son apport fondateur indéniable au patrimoine immatériel de l’humanité, la suerte de Pasiphaé.

Robert Régal

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Pour accéder au désir de Robert l’article est illustré par une oeuvre du grand peintre Manolo RUIZ-PIPÓ. Elle ne figure pas hélas dans dans l’ouvrage « EROS – MINOS », édité par la galerie Charles et André Bailly. Paris. 1991 mais il s’agit de la couverture de l’ouvrage Tauromaquias.