Mois : décembre 2020 Page 2 sur 9

Décidemment « Marianne » fait fort…

Et si le parti animaliste devenait le premier parti de France ?
Marie Magnin / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Les uchronies de « Marianne »

Par Violaine Des Courières

Publié le 25/12/2020 à 18:15

Les chats, les chiens, les castors et les hippopotames étant plus gentils que les humains, leur défense est progressivement devenue la priorité nationale. Lors des élections municipales du 28 juin 2020, le parti animaliste s’est imposé comme le premier parti de France.

  • A l’occasion de son numéro de fin d’année, « Marianne » vous propose une série d’uchronies : des réécritures de l’Histoire à partir de la modification d’un évènement passé. Le texte que vous vous apprêtez à lire relève par conséquent de la fiction.

28 juin 2020. Hélène Thouy jubile. Au QG du parti animaliste, situé dans« le refuge GroinGroin »(Sarthe), une ferme de l’association L214, la fête bat son plein. La cacophonie est telle qu’on ne distingue pas les jubilations humaines des glapissements, des bêlements et des mugissements. « Le combat pour la justice ne fait que commencer ! », hurle dans le micro l’avocate aux yeux fardés de noir. Dans les sondages de ce second tour des municipales, personne n’avait vu venir cette marée animalière dans le paysage politique. Tout le monde avait parié sur les Verts. Mais c’était sans compter la passion soudaine des Français pour leurs petits chiens et leurs petits chats. Depuis le premier confinement, ces derniers sont souvent devenus leur seul confident.

Le mardi suivant, au Conseil des ministres, le président se prend la tête dans les mains. Même Brigitte ne quitte plus Kiwi, un chat angora qu’elle a acheté en mars dernier et qu’elle coiffe toute la journée. Pour éviter le basculement de toute une partie de l’électorat de La République en marche vers le parti animaliste, il va falloir agir avant la présidentielle. Et donner des gages aux partisans de la cause animale. Emmanuel Macron propose de clôturer définitivement les clubs hippiques ainsi que les cirques et les zoos qui oppressent les animaux. Depuis mars dernier, ces derniers sont déjà bouclés pour cause de Covid. Ce ne sera pas compliqué de prolonger leur fermeture. Les employés de ces secteurs bénéficieront de primes à la reconversion. Autour de la table, les ministres opinent de la tête.

DES CHATS ET CHIENS SUR LES PLATEAUX

Soudain, Roselyne Bachelot laisse échapper un sanglot. Elle ne le disait pas, mais depuis toutes ses années, son cœur étouffait de savoir Nénette, la plus vieille orang-outan de la ménagerie du Jardin des Plantes en cage. A présent, la ministre de la Culture pourra héberger le grand animal à poil dans son appartement du quartier Montparnasse. Mais il ne faudra pas que Nénette mette ses grosses pattes sur ses statuettes Maroni – Roselyne y tient, c’est un souvenir d’un déplacement en Guyane du temps où elle était ministre de l’Ecologie. Quelques minutes plus tard, Gabriel Attal annonce devant une nuée de journalistes les dernières annonces du gouvernement. Parmi eux, beaucoup applaudissent à tout rompre.

Le lendemain, au micro de Jean-Jacques Bourdin sur RMC, Hélène Thouy crie à l’écran de fumée : « Ces mesures sont des pansements sur une jambe de bois, s’exclame-t-elle nous demandons une égalité des droits entre les personnes humaines et animales ». Pour y parvenir, la pétulante avocate vise l’Elysée. En attendant le grand jour, elle milite pour une éducation des Français via la diffusion de reportages promouvant la cause animale ainsi que la mise en place d’un quota d’animaux dans les émissions à forte audience. A France Télévisions, Delphine Ernotte est intéressée par cette proposition. En juin dernier, la dirigeante aux lèvres vermillon s’est fait tacler par le CSA pour un manque de diversité à l’antenne. Intégrer des chats et des chiens sur les plateaux télévisés, cela ferait un bon coup de communication. Ainsi, quelques jours plus tard, Laurent Ruquier invite Jiff le chien star des réseaux sociaux sur le plateau de Les enfants de la télé. Aussitôt, c’est le carton.

CONFLITS DANS LES RÉDACTIONS

La semaine d’après, l’animateur fait appel à Grilly cat, la vedette de Facebook. Avec sa mine boudeuse, la chatte fait craquer toutes les blogueuses. Mais sur le plateau, l’animal craque et plante ses griffes sur sa voisine, Arielle Dombasle, qui se met à hurler. Les caméras sont coupées. S’en suit une publicité de pâtés pour chats ultra-premium. Quelques jours plus tard, un conflit éclate au sein de la rédaction car beaucoup de journalistes refusent de prendre le risque de réitérer un tel accident. Après d’âpres discussions, les régisseurs de France 2 trouvent la solution. Dorénavant, on mettra les bêtes à poil au premier rang du public. Des vétérinaires pourront leur administrer des petites pilules roses au moindre glapissement. En toute discrétion.

Pendant que des peluches vivantes se pavanent sur le petit écran, des militants du parti animaliste se réunissent tous les samedis autour de la statue du Lion de Denfert-Rochereau – la seule statue non humano-centrée de Paris. Ils défilent ensuite sur les boulevards avec des masques de lapins. Ils décollent les plaques des boulevards Raspail, Arago et Saint-Jacques. A la place, ils en accolent d’autres : « Boulevard Rex et Thorn » – du nom des deux bergers allemands appartenant au service de défense civile durant la seconde guerre mondiale. « Avenue Jon » – un lion martyr d’un zoo de l’Eure, sauvé en juin 2020. « Boulevard Babar » – le héros de dessin animé, connu par tous, mais dont la mémoire n’est toujours pas honorée. Souvent, ils marchent jusque au cinquième arrondissement de Paris. Arrivés au Panthéon, ils gravent des inscriptions : « Justice pour Babe le cochon, Rintintin le chien, Skippy le kangourou et Flipper le dauphin ». Le soir, la police les efface. Mais le samedi d’après, les militants les réinscrivent.

« MANGEONS ENSEMBLE DE LA COCHONAILLE »

Pour calmer le jeu, le gouvernement réfléchit à de nouvelles mesures. Emmanuel Macron ne se voit pas débaptiser les rues. Cela serait dangereux de toucher à la mémoire collective. Au Conseil des ministres du mardi 15 décembre, il propose un arrêté pour fermer les boucheries. Après tout, elles aussi participent à la maltraitance animale. Mais au lendemain de cette annonce, l’opinion publique réagit. Des files immenses de Français arborant à la boutonnière un œillet : « Touche pas à mon rôti » se forment devant les étals de bœufs et de poulets grillés.

Le lendemain, lors de la séance publique à l’Assemblée, les députés Les Républicains quittent tous l’hémicycle. Jean Lassalle reste. Il entonne d’une voix tonitruante : « Mangeons ensemble de la cochonaille », la main sur le cœur. En janvier 2021, l’Ifop enregistre une chute spectaculaire des intentions de vote pour le parti animaliste. Le 25 décembre, tout le monde s’est gavé de foie gras et de saumon fumé. Tandis que les propriétaires de chats et de chiens ont servi des pâtés de dindes et des os à ronger. Toutes les causes animales ne se valent pas.

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Madame Irma

Photo DR

On le sait l’avenir de la tauromachie ne tient qu’à un fil. Cette année 2020 fut blanche ou presque et sauvée de la catastrophe par la télévision -nous y reviendrons. Tous les pays taurins sont touchés par cette faillite et en premier lieu l’Amérique du Sud, notamment la Colombie et le Venezuela où la tauromachie est proche de la disparition totale. Un espoir tout de même en Equateur où le processus de réouverture des arènes de Quito est relancé; ce fut, il y a encore peu de temps, la féria principale du Continent.

Pour ce qui concerne la France, de nombreuses arènes, Arles, Istres, Dax et désormais Bayonne, inscrivent leurs dates dans un calendrier nourri: c’est un acte de confiance en l’avenir et de foi en notre culture. Des arènes plus modestes n’ont rien  changé à leur détermination de faire. Et, on en comprend les raisons, le calendrier n’est pas aisé à réaliser si on veut éviter les doublons. Les « bisbilles », assez lamentablement, vont reprendre, prenant une importance dérisoire dans le contexte.

Pour ce qui concerne l’Espagne, le cœur véritable de notre culture, le futur est incertain. Les querelles se multiplient à Alabacete comme à Malaga par exemple, entre les municipalités et les prestataires en colère contre les conditions qui leur sont faîtes. Plus grave encore (beaucoup plus grave) on ne sait rien de l’avenir de Las Ventas, Madrid devenant probablement plaza de temporada et la feria de San Isidro passant à la trappe. Ce n’est qu’une hypothèse. A Séville on souffle le chaud et le froid pas de Semaine sainte, ni de féria c’est sûr, peut-être un nombre réduit de corridas avec une jauge limitée. Valence a restreint le nombre des spectacles et sa jauge. Les « fallas » pourraient être reportées au mois de juillet; le projet est mis sur la table par la municipalité. Pas de nouvelles du Nord : Pampelune, Saint-Sébastien, Bilbao, Logroño, Saragosse… Ces immenses férias qui drainent des foules considérables pourront-elles se dérouler ? Au Mexique c’est la paralysie totale.

Il n’est point besoin de s’appeler Madame Irma pour voir que l’avenir de la tauromachie est en premier lieu lié à la progression du virus. De ce côté, il n’y a guère de raison de se rassurer : ni en Espagne, ni en France, ni au Mexique, ni en Amérique Latine. Il poursuit inexorablement sa logique de reproduction passant, pour ce qui concerne la France, trois fois la barre des 5000 contaminations quotidiennes (chiffre fixé comme une limite par le Président) : plus de 17 000 le 24 décembre avec les conséquences que l’on sait sur la mortalité et sur la pression sur les hôpitaux contenue néanmoins grâce aux traitements à domicile.

Soyons lucides, tirons du passé l’expérience nécessaire à la compréhension de l’avenir : ni les masques, ni le confinement, ni la distanciation n’arrêtent la progression du virus. Ils la freinent néanmoins c’est pour cela qu’ils sont indispensables. La seule solution, et c’est facile à comprendre, c’est le vaccin réalisé dans des délais incroyablement courts. Un recours miraculeux. Son problème majeur c’est qu’il demande une logistique complexe pour être administré et qu’il suscite des résistances inattendues en France.

L’Espagne plus pragmatique, plus réaliste, où la forte décentralisation a montré ses avantages dans la gestion de la crise semble mieux armée que la France pour une vaccination de masse. L’Andalousie a déjà opté pour le principe du passeport de vaccination qui permettra à ceux qui ont reçu le vaccin de retrouver une vie normale. C’est un énorme avantage qui pourrait permettre (entre autre) le retour des spectacles taurins qui s’adresseraient aux titulaires de ce carnet. a l’inverse, de l’aveu même du ministre de la santé français, la vaccination ne s’adressera au public non prioritaire qu’à partir de l’été et il n’y aura aucun avantage matériel a être vacciné (si ce n’est à être protégé contre cette maladie terrible).

Autre atout de la tauromachie espagnole, leçon essentielle de l’année passée : la présence de la télévision. Movistar, avec la Gira de la reconstruccion, mais aussi CMM TV et Canal Sur ont télévisé un nombre important de corridas, novilladas et novilladas sans picadors avec des résultats d’audiences remarquables. Dans ces résultats ne sont pas comptabilisées les captations par internet qui donnent un auditoire mondial à ces spectacles. Voilà un argument décisif contre les antis : la tauromachie a un public de masse ! Ajoutons que les corridas sans spectateurs, inconcevables pour les aficionados au début de l’année, sont devenues naturelles pour tous en cette fin de temporada -même si on le regrette. Elle sont beaucoup plus supportables que le foot ou le rugby sans public. Sans doute parce que la corrida est un spectacle plus riche, plus varié et qu’il se passe toujours quelque chose  entre le ruedo et le callejon; une infinité de détails à montrer.  

Les télés abondent aussi aux budgets bien difficiles à boucler mais pour lesquels, en Espagne, certaines collectivités, malgré la disette, sont prêtes à contribuer. Ce ne sera pas le cas (sauf exception) en France où les sponsors et partenaires seront difficiles à trouver cette année. Soyons lucides : Nous serons, comme l’an passé, dans une situation fragile à l’instar de l’ensemble du spectacle vivant durement châtié.

Mais Madame Irma se trompe souvent et sa boule de cristal se voile aussi.

Pierre Vidal

Bayonne

Arenes - Bayonne, Bayonne | Evénements et Tickets | Ticketmaster

Au cours d’une récente réunion la commission taurine de Bayonne a tracé les grandes lignes de ce que serait la temporada 2021. Elle débuterait en juin avec un festival au bénéfice du torero de plata Rafaël Cañada, blessé grièvement, on s’en rappelle, à Valence en 2019. En juillet, pour les fêtes, une corrida plus une corrida de rejoneo et en septembre la féria de l’Atlantique avec trois corridas, notamment le vendredi 3 une corrida goyesque et le samedi 4 une corrida de 6 toreros avec 150 places au prix de 9 euros. L’aforo général pour ces spectacles serait réduit à 4000 places.

Yves Ugalde, le président de la Commission taurine a indiqué que Bayonne reviendrait vers les ganaderos contactés l’an dernier et que, compte tenu de la situation, il faudrait veiller à une proportionnalité des prix. « Tous les acteurs doivent s’adapter à la réalité économique des arènes. » a-t-il assuré.

Terres Taurines, nouvel opus

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La primavera de Valverde

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Fini de danser

Covid : en Espagne, le patrimoine du flamenco en danger

Par Daryl Ramadier

Publié le 07/12/2020 à 19:28 Marianne

flamenco

Victimes de la crise sanitaire et économique, les professionnels du flamenco, en Espagne, commencent à mettre la clé sous la porte. Ils s’inquiètent aussi du devenir de ce patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

Une journée internationale du flamenco sans danse ni chant. Juan Manuel del Rey, propriétaire du Corral de la Morería, à Madrid, ne s’attendait pas à célébrer de cette manière les dix ans de l’entrée du flamenco au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Son établissement n’a pas ouvert, ce fameux 16 novembre. Pas plus que la plupart des autres tablaos espagnols, lieux dédiés aux spectacles de flamenco. Les chiffres font froid dans le dos : d’après l’Association nationale des tablaos de flamenco d’Espagne (ANTFES), quelque 90 % des salles sont aujourd’hui fermées depuis l’explosion de l’épidémie de Covid-19, en mars. Certaines arrivent à survivre, attendant que la crise passe. D’autres n’y ont pas résisté, à l’image de la prestigieuse Casa Patas, ex-incontournable place du flamenco de la capitale.

Pour les professionnels contactés par Marianne, deux raisons principales expliquent ce grand nombre de fermetures : en premier lieu, la fermeture des frontières. « Le flamenco fait partie du patrimoine culturel espagnol et attire le public étranger. Les tablaos dépendent d’abord et avant tout de ce public », rend compte Juan Manuel del Rey, également président de l’ANTFES. Or, la chute du tourisme international – 83 % de fréquentation en moins cet été – assomme l’activité flamenquiste. Les tablaos ne peuvent pas non plus recevoir le public local dans des conditions économiquement viables. « Nous pouvons accueillir en moyenne 90 personnes. Mais là, avec les restrictions, la capacité descend à environ 35. Maintenir un spectacle de grande qualité, payer tous les travailleurs et être rentable à la fin devient très difficile. Certains ont essayé d’ouvrir par désespoir mais ils ont refermé. »

La capitale espagnole recèle à elle seule une vingtaine de tablaos sur la centaine répartie dans le pays. Mais les aides sont faibles, les revenus sont inexistants bien qu’il faille quand même payer les loyers, l’entretien des équipements et tous les coûts fixes.https://92a07df5e9a765703d0f624e1bd0463a.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-37/html/container.html

MESURES SANITAIRES

D’autres résistent. Comme Le Torres Bermejas à Madrid,quifait partie des premiers établissements à avoir rouvert malgré la crise. À l’intérieur : caméras thermiques, purificateurs d’air, vitres de sécurité, en plus des mesures classiques (masques, désinfection…). Le programme a aussi été modifié. « Comme le public étranger n’est plus là, cela ne fonctionnait pas très bien. Nous avons fait des changements et amené des artistes plus connus ici. Ça marche un peu mieux auprès du public national » raconte le directeur, Federico Escudero.

En Andalousie, où les louanges du flamenco furent clamées par Federico García Lorca, la survie passe par une adaptation plus souple, ainsi que par des aides reçues. « Ici c’est moins pire qu’à Madrid car la ville de Cordoue et la région font beaucoup pour nous, témoigne Manolo Baena, à la tête de l’Association d’artistes de flamenco de Cordoue. En novembre il y avait encore des lieux ouverts. Avec moins de public, mais on a pu continuer. On a aussi fait des représentations à l’air libre. Tout ne s’est pas arrêté. On avance petit à petit, avec des aides. »

CARRIÈRES ENTRE PARENTHÈSES

Mais ces aides sont rares dans l’ensemble du pays. C’est pourtant cette bouffée d’oxygène que les flamenquistes réclament à cor et à cri à l’ État espagnol qui ne semble pas voir le danger qui guette un patrimoine aussi collé à l’identité du pays. « Nous demandons au gouvernement un plan national pour la survie des tablaos. C’est très facile à faire parce que nous ne sommes pas plus de cent établissements, plaide le président de l’ANTFES. Ce serait un petit effort. Avec peu de ressources, l’État maintiendrait vivant le flamenco, image culturelle la plus puissante de l’Espagne. Nous ne demandons rien de plus que survivre. »

Survivre, et sauver ce qui peut encore l’être. Rien qu’à Madrid, six des vingt tablaos ont déjà fermé. Dans le reste du pays, plusieurs lignes téléphoniques appelées par Marianne sonnent dans le vide, ou ne sont plus attribuées. Les professionnels doivent mettre leur carrière entre parenthèses. « Les artistes demandent des aides, cherchent d’autres activités pour nourrir leur famille », s’inquiète Manolo Baena. « Nous, tablaos, donnons du travail à 95 % des artistes du flamenco, reprend Juan Manuel del Rey. Ils travaillent aussi avec des compagnies mais elles font vingt ou trente représentations par an, et un danseur ne peut pas vivre qu’avec ça. Alors que les tablaos sont ouverts toute l’année » insisite Le président de l’ANTEES qui dans un soupir de désespoir lance un message qui sonne comme un SOS : « Si les tablaos ne sont pas aidées, c’est la culture du Flamenco dans sa totalité qui risque de mourrir… »

« Le Pape à Mexico »

Par Alain Montcouquiol in Mexico Aztecas y Toros n°5 ( Janvier 2015). Photo de couverture Ferdinand De Marchi.

« Mexico, janvier 1979.

La prochaine venue du nouveau pape Jean-Paul II est au centre de toutes les conversations y compris dans le milieu tauromachique où commence à circuler une surprenante rumeur : le Saint Père pourrait assister à la corrida du dimanche 28 janvier au cours de laquelle le mexicain Manolo Martinez et l’espagnol Damaso Gonzalez confirmeront l’alternative du français Nimeño II face aux toros de Tequisquiapan.

Tous les journaux reprennent une dépêche de l’Agence France Presse relatant une conversation entre le recteur de la mission catholique polonaise en Espagne et le futur pape qui lui avait alors avoué qu’il n’était pas opposé à l’idée d’assister un jour à une corrida. Information publiée en son temps….et jamais démentie. La rumeur monte d’un cran lorsqu’un journaliste signale que Nimeño II vit en France à quelques kilomètres de la ville d’Avignon, l’ancienne cité des papes… Un signe, peut-être…conclut-il…. Toutes ces informations confuses suffisent néanmoins à donner une apparence de sérieux et nombreux sont les aficionados qui y croient fermement. Même la publication du programme officiel de Jean-Paul II, où ne figure pas bien sûr sa venue aux arènes, ne calme pas les esprits.

Il viendra ! En civil, incognito, mais il viendra !

En définitive, le pape n’ira pas aux arènes, mais en son honneur et au cas où…. On rebaptisa les 6 toros de Tequisquiapan pour leur donner des noms plus catholiques et plus en rapport avec l’événement. Ainsi sortiront en piste et seront combattus : 

Pecador, n°60,

 Polones, n° 39, 

Visitante, n° 16, 

Buen Pastor, n°12. « 

Alain Montcouquiol

Le dernier numéro de la revue Mexico Aztecas y Toros vient de sortir au prix de 15 euros. On peut se le procurer : jeffneviere@msn.com

18 auteurs; 22 textes.

Pour les amateurs de collectors, il reste des numéros des années précédentes à se procurer auprès de jeffneviere@msn.com

O Toulouse!

Cette affiche de Jean Diffre peintre français né à Toulouse, où il y eut des corridas de toros dès 1765, réalisa les premiers cartels artistiques des arènes de Toulouse en 1897.

http://Twitter https://twitter.com/EstoEsElPueblo


Béziers, l’Aficion joue les Pères Noel

Mardi 22 décembre, le président de la Fédération des Clubs Taurins du Biterrois Bernard Mula et son trésorier Jean François Jacquet ont joué les Pères Noël à l’Hôpital de Béziers.
En effet, ils ont offert une quarantaine de jouets pour les enfants de un à sept ans hospitalisés en Pédiatrie.


Compte tenu des mesures de protections sanitaires l’accès à ce département n’était pas possible. C’est donc en présence de Robert Ménard président de l’Agglomération Béziers Méditerranée et du Conseil de surveillance de l’Hôpital, accompagné de Benoit d’Abbadie adjoint à la tauromachie,  que ces cadeaux – achetés au magasin de jouets du Centre ville « Les bêtises de Malie » – ont été remis au directeur des lieux Philippe Banyols accompagné de représentants de la Pédiatrie.

Les jouets seront distribués aux enfants hospitalisés début janvier 2021.  Gageons qu’ils leur apporteront – grâce à la FCTB – des instants de bonheur…

« La Légende de la Nonne »

Photo Roland Costedoat

Par Philippe Laidebeur dans la revue Mexico Aztecas y Toros n° 7 (2017)

Dieu-le-Père était en pleine forme le jour où il entreprit de donner naissance au corps de José-Manuel Lope Aguado. Beau, les traits exquis, la main plus douce que le vent, José est de l’avis général une réussite en tout point ! Sa silhouette, fine, élancée, troublante, évoque celle d’un adolescent légèrement androgyne. Son allure est princière. Son regard sombre, profond, exprime une grande fierté, mais se voile parfois d’une étrange absence. Muré dans son silence, il peut alors donner le sentiment de voyager dans un univers inaccessible au commun des mortels.

Adulé dans toute l’Espagne, il est « matador a los toros ». L’un des plus grands.

Il vient de fêter ses 20 ans.

Il a fait le voyage de Tolède pour trouver des épées adaptées à son art. Il les veut légères et précises, d’un acier suffisamment souple pour ne pas se briser sur l’os, mais assez acérées pour entrer dans la chair comme pénètre le soir le souffle de la mer dans l’air chaud des prairies.

José-Manuel a trouvé ce qu’il cherchait chez les fils de Domingo de Aguirre. Il s’apprête à rejoindre ses oliveraies de Cordoba, lorsque sur le Paseo de Cabestreros, une vieille femme l’aborde sans manière. Sa peau tannée, brûlée par le soleil, est ridée comme celle d’un lézard gris.

« Beau et noble Seigneur, …n’aie pas peur de la gitane ! Avec mes yeux d’aveugle, je ne te vois pas, mais je te devine. Je peux dire ton avenir. Je peux te dévoiler ton cœur. Tes amours, tes ambitions, les dangers que tu rencontreras sur ta route : rien de tout cela n’aura de secret pour moi lorsque tu m’auras tendu ta main. Si tu m’écoutes, je te protégerai contre ton pire ennemi : toi-même. Beau chevalier, laisse-moi te dire ton destin ! »

L’air du soir est léger et parfumé. José-Manuel est d’humeur joyeuse. Il se tourne vers ses compagnons : « Voyons ce que cette ensorceleuse prétend connaître de moi ! Qui sait ? Dans le corps de ce crapaud se cache peut-être une princesse ! Ne laissons pas passer l’occasion d’une si belle aventure… ». A vrai dire, José-Manuel ne se sent pas très à l’aise. Le plus brave des toreros écoute toujours avec sérieux, et dans une vive inquiétude, les propos d’une gitane.

De ses longs doigts osseux et rêches, la vieille entreprend de frôler le creux de la main que lui tend José. L’une de ses griffes s’arrête brusquement : « Pour traverser cette vie,  tu as choisi une voie bien périlleuse! Trop périlleuse, sans doute…

  • Diable, comment peux-tu savoir !…
  • Je sais. »

Bien entendu, la gitane dispose parfaitement de l’usage de ses yeux, tous deux excellents. Elle a vu le torero sortir de l’armurerie. Si l’on n’est pas militaire de carrière ou cocu en quête de vengeance, on ne vient chez Aguirre que pour des épées d’estocade. «  … Je sais, poursuit-elle. Et je sais aussi que tu te permets de lancer à Dieu trop de défis. Pourtant je ne vois pas la Mort te saisir dans l’arène. Non… » La vieille hésite. Comédienne accomplie, elle tient obstinément ses yeux fermés, fait semblant de chercher l’inspiration dans la voûte céleste et murmure d’incompréhensibles incantations.

« Eh bien, continue, la vieille ! La nouvelle est plutôt bonne ! Qu’est-ce qui t’arrêtes ?

  • Je suis embarrassée, car cette part de ta vie n’est pas très lisible. » La gitane marque un temps. Puis, comme s’il venait de lui tomber un message des étoiles, elle lance, d’un trait : « Entame une pieuse retraite de quarante jours dans l’un des monastères de cette ville. Ce temps passé, tu n’auras plus jamais à craindre les cornes du taureau, plus jamais. …Je te le jure !
  • Plus rien à craindre ! Tu veux dire que si par hypothèse je t’écoutais, j’aurais devant moi toute une carrière de matador sans courir le risque de la moindre blessure ! Par Saint Firmin ! …si je pouvais me jouer de n’importe quel animal sans redouter ses armes, je deviendrais assurément le plus grand torero de tous les temps ! Je suivrai ton conseil. Tiens, voici une pièce d’or. Si tu dis vrai, tu en recevras une après chacun de mes combats.
  • Merci, Monseigneur. …mais je ne suis pas très sûre de faire fortune par ce moyen ! Cependant, je dis vrai : tu ne connaîtras jamais la blessure de corne ! »

José en oublie de demander à l’oracle ce qu’il adviendra de ses amours. Il a tort.

Usant de sa réputation, José-Manuel n’a eu aucune peine à se faire ouvrir les portes du monastère le plus aristocratique de la ville. Dès le lendemain, vêtu sobrement de noir, il entre pour quarante jours et quarante nuits au Couvent de Saint Ildefonse.

Quelques mois plus tôt, au grand soupir des gens du lieu, …comme si, quand on n’est pas laide, on n’avait droit d’épouser Dieu, Doña Padilla del Flor y avait pris le voile. Que Padilla soit devenue Sœur Marie-Madeleine ne retranche rien à son étourdissante beauté. Bien au contraire. Son regard étincèle d’un feu encore plus ardent. Son visage serein est celui des vierges peintes dans les églises par les maîtres florentins. Ce chef-d’œuvre de la nature s’encadre volontiers, sous la blanche cornette, de quelques accroche-cœurs échappés du voile. Une robe de toile grossière ne parvient pas à dissimuler les formes d’un corps que Dieu semble n’avoir créé que pour sa gloire personnelle, tant sa grâce est éclatante. Eclatante et pure, car…jamais prunelle espagnole d’un feu plus chaste ne brilla !

Jamais ?

Jusqu’à ce jour de juillet où, entrant au couvent en pénitent, traversant le cloître, pénétrant pour une action de grâce dans la chapelle, José-Manuel Lope Aguado croise Sœur Marie-Madeleine.

Venant du jardin, la nonne marche dans la nef, souriante, une brassée de fleurs serrée sur sa poitrine. Des fleurs destinées à Dieu. Le destin arrête les pas des deux jeunes gens au pied de la statue de Sainte Véronique. Leurs regards s’appellent. Leurs corps s’enfièvrent.

La foudre tombe sur les futurs amants.

« Ma sœur, votre beauté me transperce l’âme… », se-risque sans préambule le jeune homme. Puis, sans plus de réflexion, il ajoute : « Ma sœur, soyez ma femme…

  • C’est que, señor, je suis déjà l’épouse de notre Seigneur Jésus Christ… » balbutie sœur Marie-Madeleine en rosissant légèrement.
  • Jésus-Christ ! Qu’importe, soyez ma maîtresse, je doute que votre époux nous dérange beaucoup, en dehors des heures des offices. Offices que je consens volontiers à partager avec vous. Avec vous, …et avec Lui ! …pourquoi pas ? Voilà une aventure qui s’annonce bien plaisante !
  • Mon âme est comblée par Notre Seigneur, réplique alors la nonne.
  • En êtes-vous bien certaine ? Réfléchissez, la nuit porte conseil. Pour ma part, je vais prendre l’air au jardin.

José tourne les talons et s’éloigne. Ce départ trop brusque laisse à Padilla le sentiment amer de la frustration, qui rend encore plus douloureuse la brûlure du désir.

Une nonne ne réfléchit pas, elle prie.

Sœur Marie-Madeleine tombe donc à genoux au pied du grand crucifix qui domine le Maître-autel. « Jésus, l’idée de te tromper ne m’a jamais effleurée. Je n’y cèderai jamais. Tu es mon époux, mon seigneur et mon maître, sur cette terre et dans les cieux, et pour les siècles des siècles. Mais serait-ce te tromper que de céder à un désir charnel, à un amour terrestre ? Ne serait-ce pas au contraire porter l’amour que j’ai pour toi à un degré supérieur ? L’amour de Dieu ne passe-t-il pas par l’amour des hommes ? Et quel homme, Jésus ! Tu ne peux pas ne pas l’avoir remarqué, toi aussi. Tu ne peux pas rester insensible à ce charme !Jésus, mon Jésus, je n’aurai jamais d’amour en dehors de toi, tu le sais. Mais avec toi, …pourquoi pas ? Puisque ta présence ne me quitte jamais, ne puis-je espérer partager un instant ce bonheur humain avec ta divine tendresse ? »

Une réponse très claire tombe de la voûte. Sœur Marie-Madeleine en a la certitude. Elle a bien entendu la parole de Saint Augustin résonner dans les stalles : « Aime, et fais ce que tu veux, Padilla ! ».

C’est sans appel.

Sœur Marie-Madeleine se précipite au jardin où José, solitaire, erre en rêvant sur un tapis de bruyères roses.

  • Mon âme est comblée par Notre Seigneur, mais  elle est assez large pour accueillir un autre amour. Le tien. Mon époux est généreux et aimant, j’ai réfléchi et je suis certaine qu’il n’y trouvera rien à redire.

Padilla a parlé d’un trait sans reprendre son souffle. Son dernier mot n’est pas prononcé qu’elle est déjà dans les bras de José.

José et Padilla hésitent, s’éloignent l’un de l’autre, se rapprochent, se touchent. Il lui baise les lèvres, elle répond en lovant son corps contre le sien. Ils n’attendront pas la nuit ! José l’allonge dans la bruyère.

Inexpérience brouillonne de la jeunesse, brûlure trop urgente du désir, méconnaissance de la chose : il la pénètre comme un soudard. Il se trouve qu’en amour, hélas, le matador est novillero ! Tout va se résumer à un baiser profond, rapide, une robe arrachée, une main d’une rudesse coupable pesant sur un sein dont la douce rondeur appelle une beaucoup plus lente faena. Des doigts fiévreux pressent maladroitement une « académie » qui espère une bien-plus longue, pénétrante, et indiscrète escale.

Et pour finir, une estocade conduite en trois coups de reins.

La nonne en tire une satisfaction limitée. Mais elle est d’un naturel optimiste. Profitant de l’assoupissement temporaire de José, elle explore de ses doigts habiles ce corps parfait. Elle en effleure longuement les muscles vifs et souples, les larges épaules, les fesses petites et fermes, le ventre dur, les longues cuisses, ce creux secret au bas du cou, si attendrissant et si doux.

Si bien que l’arme ne tarde pas à renaître.

Découvrant ce miracle, elle s’y empale avec douceur et délicatesse. Elle en savoure lentement la raideur chaude et veloutée, conduisant son plaisir à sa manière, à son caprice, à son rythme.

Docile, José chemine de découverte en étonnement.

Depuis, rien ne les arrête. Ils sont sans faiblesse, parfois jusque six fois dans le jour, et autant dans la nuit ! La cellule est le théâtre d’ébats de plus en plus raffinés, de plaisirs divins, de jouissances ineffables. Témoin bienveillant, perché sur son crucifix, le Christ assiste au bonheur de son épouse. Padilla croit lire dans ce silencieux regard des encouragements. Elle redouble alors d’imagination.

Des lèvres, de la langue, de la bouche tout entière, Sœur Marie-Madeleine affole le novice. Le torero manque d’expérience, mais pas de vigueur, ni d’ingéniosité. Il apprend vite. Mais c’est elle qui guide la moindre passeElleenchaîne les suertes à sa cadence et selon son plaisir. De la main, elle maîtrise l’animal trop vif, lui impose son rythme. Elle joue habilement des préliminaires,tercios de piques, banderilles, jeux d’approche et de fuite, charges, combats, simulacres. Estocade. « Tu me tues » murmure-t-elle. « Attends, attends encore un peu… », souffle-t-il. « Je meurs ! », crie-t-il à nouveau. « Pas encore, non, pas maintenant… », supplie-t-elle.

Et chaque fois, elle l’accueille en s’émerveillant de la vie qui pénètre en elle.

Et chaque fois il entre en elle en s’étonnant de la chaude douceur qu’il y rencontre, de la vibrante harmonie que ce contact animal éveille en lui.

Il se délecte de la soie de son corps, dehors, dedans. Il s’enivre à la source de ses lèvres. Il savoure le goût sauvage, les odeurs marines, les parfums légèrement poivrés de son sexe. Il reste stupéfait devant la puissance du plaisir qu’il lui donne. La puissance du plaisir qu’elle prend.

Toujours généreuse, et chaque jour par mille moyens différents, elle le lui rend. Elle est experte, gourmande, délicate, imaginative. Si le corps de José, épuisé, se dérobe, les lèvres, les doigts de Padilla savent toujours l’éveiller afin de le conduire une fois de plus au jardin d’Eden.

Au matin de la quarantième nuit, José s’éveille fiévreux, en proie à une folle angoisse. Dans la cour, son cheval est sellé, ses compagnons prêts au départ. Ils sont attendus à Ronda, pour les corridas de septembre. Depuis une heure, le matador tourne comme un diable entre les murs de l’étroite cellule, tandis que Sœur Marie-Madeleine, nue sur la couche, somnole. « Je n’irai pas à Ronda ! Je ne peux pas ! Je suis maudit…, clame le torero.

  • De quoi as-tu si peur ? lui souffle sa compagne.
  • Je viens de faire un terrible rêve. Un cauchemar. J’ai reçu, en fait, un message de l’Enfer. J’étais dans l’arène, devant un animal magnifique. Il avait combattu avec honneur, je l’avais dompté sans faiblesse. Le duende le plus pur avait baigné ma faena. Au moment de porter l’estocade le dos de l’animal s’illumina d’une croix éblouissante qui flottait au-dessus de l’endroit précis où l’épée doit entrer dans la chair. Le ciel s’emplit de flammes, le tonnerre éclata. Quelques secondes plus tard, les cornes du taureau m’emportaient chez Satan. Campée derrière un burladero, la sorcière ricanait en me regardant passer. Padilla ! Je suis maudit, je ne peux plus combattre…
  • Ce n’est que l’effet de ton imagination, José. Le Ciel n’y est pour rien. Ni le Ciel, ni l’Enfer, ni la gitane. Tu es à la veille d’un combat, et ton angoisse est légitime. C’est elle qui te parle. La peur fait partie de toi-même. C’est elle que tu dois dompter. Mais puisque tu as du courage et de la bravoure, c’est aussi elle qui te porte. Tu sauras la dominer, l’apprivoiser, la maîtriser, comme toujours. Comme tu as su le faire avec moi. J’ai confiance.
  • J’ai insulté le Ciel. J’ai bravé sa Loi. J’ai offensé Dieu dans sa propre maison en y commettant le péché de chair. Je l’ai fait avec l’une de ses épouses consacrées. Je l’ai fait en dépit des vœux que tu as prononcés. J’ai fait d’une Sainte une femme adultère. Et de Dieu un monstre cornu. Je suis un fornicateur, un voleur, un violeur. Je suis damné à jamais. »

Padilla bondit de sa couche, courroucée. « Comment ! Tu dis avoir péché, là où moi j’ai aimé sans limite ! Tu prétends m’avoir violée là où je me suis livrée sans calcul ? Tu es torturé par le remords, alors que j’appelais tes caresses comme des bénédictions ? Qui es-tu, José-Manuel, qu’as-tu dans le cœur pour cultiver l’aiguillon de la culpabilité plutôt que de remercier le Ciel de la fulgurance de notre amour ? Où est ta noblesse ? Où est ta fierté ? Où est ton honneur ? Tu es un couard, José-Manuel. Moi, je n’ai peur ni de l’Amour, ni de la Mort. Mon divin époux m’accompagne. Il m’aime et ne me quitte jamais. Toi ? Peut-être as-tu cru m’aimer. Mais puisque tu sembles avoir perdu l’usage de tescojones, J’irai combattre tes taureaux ! »

Cloué au mur, José, face à son amante, se dissoudrait dans la pierre si la pierre voulait bien de lui. Il comprend qu’il a tout perdu. L’amour, l’honneur, …et les taureaux ! Il balbutie : « Tu es une femme, tu ne peux pas combattre !

  • Es-tu bien sûr d’être encore un homme ?
  • Tu n’as jamais affronté ces bêtes sauvages…
  • Dieu, que j’aime plus que tout, guidera mes pas, et Sainte Véronique assurera ma main. Pour le reste, mon courage y pourvoira. Je t’ai aimé, toi, corps et âme. Je t’ai aimé comme jamais je ne pourrai aimer Dieu. Ta peau ne perdra jamais le souvenir de ma peau, tes lèvres auront soif éternellement des miennes, tu n’oublieras jamais la douceur de mon sexe, les parfums de mes plaisirs. J’ai aimé, et je n’ai plus peur de rien ! »

Serrée dans le costume de lumières, la poitrine dissimulée sous lachaquetilla, la chevelure nouée en coleta, lorsque Doña Padilla ouvre lepaseo sur le sable de Ronda elle n’a aucun mal à tromper le public. Seul le président, Pablo Romero, un aristocrate qui a été longtemps du métier, est pris d’un doute. « Ce jeune homme dégage une aura d’un érotisme troublant. Mon Dieu, quelles jambes ! Quelles fesses ! Quel maintien ! Quelle prestance !… », songe-t-il en observant la silhouette qui, après s’être signée, marche d’un pas décidé derrière les alguazils.

Effrayé sans doute par ses propres pulsions, il se tait.

Sainte Véronique a de toute évidence entendu les prières de la nonne. Dans la main de Padilla, la muleta est miraculeuse. C’est elle qui commande la main, c’est la main qui commande le geste, c’est le geste qui commande la posture, c’est la posture qui dirige le taureau. Les passes les plus subtiles succèdent sur un rythme rapide aux confrontations les plus dangereuses. Padilla développe un répertoire que les aficionados de Ronda découvrent avec stupéfaction. Ce torero inconnu ne ressemble en rien au jeune maestro annoncé sur les cartels, ce José-Manuel Lope Aguado qui a déclaré forfait. Celui-là semble jouer son destin à chaque charge, et à chaque charge il se joue du taureau.

Personne ne se doute que la main qui torée vient d’Ailleurs.

Jusqu’au moment où l’animal, au plus près, se prend les sabots dans l’étoffe. Surprise, Doña Padilla lâche la muleta, laisse tomber l’épée, et se retrouve sans défense.

Le silence se fait immédiatement.

Padilla est pétrifiée.

Le taureau approche.

Sa corne touche bientôt l’endroit précis où un aficionado attentif aurait pu, dès le début du combat, observer l’absence de « quelque chose ». Ce quelque chose qui ne fait pas la différence entre un bon et un mauvais torero, mais qui la fait très sûrement entre un homme et une femme.

De la main, Padilla arrête ses péons. A l’inquiétude succède alors l’étonnement. Que cherche ce matador ? Sur les gradins, on entendrait une fesse glisser sur un banc, si toutefois quelqu’un trouvait assez de souffle pour remuer une fesse.

De la tête, le taureau amorce un léger balancement. Léger. Il risque une corne sur Padilla. Entre ses cuisses. Puis, légèrement, la corne remonte jusqu’à s’arrêter sur ce petit espace où perle le mystère. Celui qui a comblé durant quarante jours et quarante nuits le corps deJosé. Celui où José a si longtemps, si délicatement, si savamment posé ses doigts, ses lèvres, sa bouche, ceci si adroitement que Padilla a cru mille fois en mourir.

Bientôt cette corne délicate caresse doucement l’étoffe de la taleguilla. Doucement. Tout doucement. Aux amphithéâtres, tout en haut, le silence est tel que le plus obtus des aficionados peut percevoir, montant vers le ciel, les soupirs de la nonne.

« Jamais sans toi, Seigneur », soupire la nonne. « Jamais sans toi,… mais de grâce, prends pitié de cet autre, de cet être. De cet animal extraordinaire qui devance mes désirs et comble mes appétits. »

Des larmes montent aux yeux de Padilla. Son souffle se fait court, son regard se trouble. Puis son corps tout entier explose. Enfin, il se détend dans un long et bienheureux tremblement.

Après le plaisir, Doña Padilla découvre l’extase.

Le taureau, alors, se couche à ses pieds. Pablo Romero, réputé pointilleux sur les règles, brandit sans hésiter le panuelo orange del’indulto. « Olé !… » murmurent alors dix mille voix émues jusqu’aux larmes.

Une partie du public hurle son enthousiasme, une-autre son incompréhension, une troisième, son indignation ! Ainsi en va-t-il des corridas : les spectateurs y voient rarement chacun la même chose, et ils ne voient jamais la même chose en même temps !

Ainsi en va-t-il aussi des amants.

* * *

Après ces évènements, il fut dressé dans la chapelle des arènes de Ronda une statue représentant Doña Padilla l’épée à la main, un taureau noir lui léchant les pieds. Cette effigie embarrassa fort les milieux catholiques et tauromachiques locaux. Les aficionados lui vouèrent en effet un culte irraisonné. Certains adeptes prirent l’habitude de se livrer devant elle, et sans la moindre pudeur, à des gestes allant de l’exhibitionnisme le plus simple à l’onanisme le plus sophistiqué.

Les ligues anti-corridas se montrèrent très partagées face à ce personnage qui symbolise, certes, le combat, mais un combat dans lequel seul coula le fleuve de la jouissance.

L’Opus Dei, considérant que la nonne n’était pas une sainte et n’avait aucune chance de le devenir, se livra à une cérémonie d’exorcisme avant de jeter la statue du haut du pont qui sépare les deux parties de la ville. Doña Padilla termina donc sa course dans le petit torrent secrété entre les deux falaises par les profondeurs humides et chaudes de la nature. Ce ruisseau fut teinté de rouge durant de long mois. Aujourd’hui, mêlés aux pervenches et aux asphodèles, des coquelicots fleurissent en toute saison le long de l’eau jusque dans la plaine où, à l’horizon, paissent les taureaux noirs.

(Merci à Victor et Georges pour leurs contributions)

La Légende de la Nonne – 11/14

Philippe Laidebeur

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