Par Dominique  Valmary.

        Platon rapporte qu’appelé au chevet d’Axiochus, Socrate dit à celui-ci : « Peux-tu avoir oublié la loi de la nature, et cette vérité si connue, si souvent répétée par tout le monde, que la vie n’est qu’un voyage, et qu’il faut, après l’avoir achevée le mieux possible, se soumettre à la nécessité volontiers, pour ne pas dire avec des chants de triomphe » !

            Ils vivent dans le piémont de la si belle et verte vallée de Neiva au pied de la Cordillère Centrale. Le pays de Botero et de Garcia Marquez sait flatter les sens. Jouissance, lascivité, félicité apparentes, pauvreté, violence, misère cachées s’y nourrissent des contrastes, des oppositions et des bigarrures de la vie. Contraste et opposition aussi pour les paysages influencés par le Pacifique, la mer des Caraïbes et les déserts d’altitude.

La Colombie est encore plus un patchwork ethnique où les populations diverses ne se départissent pas des différences de couleurs de peaux et de classes sociales allant comme toujours du plus noir au plus bas au plus blanc au plus haut de l’échelle. Cependant le pays n’entend pas se rendre à cette fatalité construite par l’histoire. L’autosuggestion adaptée à la sauce locale a accouché d’un proverbe devenu national, le plus répandu qui se veut rassurant, n’affirme-t-il pas sans ambages que « derrière le nuage noir, il y a toujours un ourlet de lumière ».

            Antonio aime Maria Dolorès. Maria Dolorès aime Antonio, ils se veulent. Ils sont jeunes, beaux et ardents, ils s’aiment sans jamais douter de leurs sentiments partagés. Antonio aime les taureaux, il vit taureau, il est taureau ; Dolorès, elle, est née au cœur du monde des taureaux, là où on fabrique les taureaux… Antonio est torero ; cela les rapproche. Mais sur ces terres à l’histoire bouleversée, leurs amours frais, spontanés et profonds se heurtent aujourd’hui  aux préventions sociales que s’imposent leurs entourages. Se mésallier fonctionne dans les deux sens, voilà un point en commun qui relie les deux familles. Comme se rapprochent la Grèce et la Colombie lorsque la force de la nécessité ou l’amour rejoignent le proverbe local.

Antonio est un indien né dans une famille de paysans, pléonasme. Maria Dolorès est la fille unique d’une dynastie d’éleveurs de bêtes braves. Sans être exprimées, les réticences sont toujours là. Même s’il réussit sa vie Antonio sera toujours le paysan indien ; même si elle n’en parle jamais Dolorès restera la lointaine descendante de ceux qui ont conquis l’Amérique, l’eau et le feu, le blanc et le noir, le métissage.

Antonio est sûr de ses sentiments, mais il y a encore pour Maria Dolorès plusieurs pas à franchir ! Non pas qu’elle appréhende les risques du métier, paradoxalement les angoisses qu’ils engendrent transcendent son admiration pour le maestro… admiration-répulsion, toujours attendre que le téléphone sonne, comment aussi dépasser les préjugés ?

Elle sait qu’en épousant Antonio elle aussi entre en tauromachie, c’est en accepter les rites et l’accompagner dans cette recherche d’un absolu quasi inaccessible, atteindre les sommets du métier, devenir une figure.

Depuis toujours pourrait-on dire, Antonio courait les opportunités pour se mesurer au bétail. Il avait un faible pour les vaches à la robe grise élevées par Don Ernesto, le père de Dolorès dont la propriété se trouvait près de la masure de son oncle ou plutôt est-ce l’inverse, c’est la masure de l’oncle Ignacio qui jouxtait la propriété de Don Ernesto.

Les espaces dédiés aux taureaux s’étendent sur plus de deux mille hectares couvrant les flancs de la Cordillère ce qui garantit des herbages riches et à la production constante.

L’oncle, donc, donnait la main à l’éleveur pour le marquage des bêtes et les gros travaux recruté à la tâche comme il se doit dans un pays qui n’en finit pas d’émerger. Très rapidement, Antonio a remarqué la fille de la maison qui se tenait toujours près de son père lors des épreuves de testage du bétail. Une brunette fraîche aux cheveux de jais, distinguée et élégante respirant l’éducation bourgeoise et le savoir être, une fille qu’il jugeait inaccessible seulement réservée au plaisir des yeux et à nourrir ses rêves. Une fille très présente assumant aussi le rôle de maîtresse de maison depuis la mort prématurée de sa mère. Au fil du temps ils se sont remarqués, ils se sont parlés, ils ont sympathisé d’une amitié de circonstance. Maria Dolorès avait observé très tôt chez ce jeune maletilla sa fine et juste compréhension du comportement des bêtes, son courage, sa ténacité, ses progrès et certainement plus…

Leur rapprochement devint naturel. Les toreros ne sauraient être exclus des jeux humains malgré le dogme qui veut que les relations sentimentales soient un obstacle au triomphe. Antonio, jeune torero andin à la carrière en devenir, mène désormais la double quête de gagner le cœur de sa muse et de réussir à gravir les degrés de la tauromachie.

« Maestro doloroso », il sait la dureté du parcours, les étapes, les épreuves, autant de stations amèrement jouissives menant au statut de figure. Longue et interminable est la répétition du rite sans jamais en ôter le risque.

Le jour de la course, l’attente interminable, l’habillage, les visites pesantes qu’il faut accepter. Et puis l’aller aux arènes la boule au ventre, encore l’attente avant la délivrance du défilé conduit en musique dans le  recueillement et l’extrême concentration. Le mouchoir blanc déclenche le cérémonial. Tous les yeux sont rivés sur le comportement du sacrifié, la cape lui est servie, la main gauche en tombant lui impose la sortie une fois, deux fois, trois fois avant son retour et la demie pour conclure. Sonnent les clarines, le trot lourd et maladroit du cheval, les chocs sourds dans le caparaçon ; le métal résonne, ça « quincaille », la rumeur monte du public. Re-clarines, place au duel. L’enjeu : contenir la charge désordonnée, folle et meurtrière. Les gestes se succèdent, main gauche, main droite ; main droite encore, main gauche. L’obsession du terrain à ne pas perdre, du point d’interrogation à dessiner, la trajectoire à infléchir, des cornes malintentionnées à éviter, terminer la série par une passe de poitrine, la passe du mépris ou une trinchera. Le souci aussi de l’esthétique, de l’apparence par respect de l’adversaire, musique. La timbale d’argent, dernier verre du condamné… volontaire. Puis un silence profond s’impose, le silence à la mort libère les émotions instinctives. Essorillement quand tout va bien, tour d’honneur, clameurs, toujours quelques sifflets… L’attente encore pendant l’actuation des compagnons, la tension toujours là, le retour à l’hôtel dans le fourgon, la gueule, la douleur ou la joie contenue en attendant la prochaine célébration ! Le tout ponctué des nombreuses marques de superstition qui conjurent le mauvais sort ; se signer de multiples fois, tracer la croix de la pointe de l’escarpin, parvenir le premier au bas de la tribune présidentielle, toucher le bois de la barrière, fixer l’image de la vierge collée dans la coiffe…

Chaque torero a ses habitudes, ses coutumes, ses manies, ses croyances. N’est pas torère qui ne supporte pas quelques superstitions. Ainsi à chaque fois qu’il coupe un trophée, Antonio disparaît une paire de jours parfois une semaine sans que quiconque ne sache où il se trouve ni le pourquoi de sa disparition. Personne, ni son fondé de pouvoir, encore moins son confident de toujours, un ancien compagnon de route devenu son valet d’épée, ni ses proches n’ont pu percer le secret de ses absences.

Á chaque fois « qu’il coupe », Antonio ne cède jamais l’oreille à ceux qui le soutiennent. C’est un comportement inhabituel dans le milieu qui n’est admis que lorsque les circonstances sont exceptionnelles tel le trophée gagné au taureau d’alternative ; et pourtant l’offrande du cartilage est tellement porteuse de sens pour le public.

Son caractère original et son souci d’indépendance éludent rapidement toutes les interrogations de son proche entourage, ils n’y prêtent plus guère attention, ils savent faire avec. Ces comportements distinguent ceux qui se jouent la vie, ceux pour qui toréer est plus que tout.

            La conquête de Maria Dolorès lui est d’autant plus cruelle qu’elle le soumet continuellement à l’épreuve ; elle ne peut ou ne veut se décider alors que la même passion les rapproche. Avec le temps elle finit par lui concéder attendre qu’il obtienne en une corrida formelle les trophées majeurs d’un pupille de son père. Promis, juré c’est la sainte colombe qui parrainera l’union de leurs destins. Sans hésiter et sûr de lui Antonio relève le défi, il ne peut en être autrement.

Et le jour de relever le défi arriva… Les oreilles et la queue gagnées à un taureau de Don Ernesto âgé de cinq ans et demi combattu en corrida formelle dans les arènes de Manizalès. Ce fut la faena parfaite, gloire à Sainte Colombe et à son sang !

            Depuis ce soir de gloire Antonio et Maria Dolorès ont disparu, ils sont introuvables. Ils se sont évanouis le soir même du triomphe, on les a à peine entre-aperçus dans les lieux d’après corrida. Des recherches sont entreprises sans conviction et sans résultat malgré quelques bribes d’informations distillées ça et là ; personne ne brisera le secret puisque personne ne le partage.

En réalité Antonio a décidé Maria Dolorès certes consentante mais un peu hésitante à entreprendre l’ascension du Nevado del Huila le volcan de la Cordillère Centrale, mais pourquoi et surtout pourquoi maintenant ? Ils en franchissent les étapes marquées par les temps de pause qu’imposent par paliers les autorités sanitaires, comme se succèdent les étages de végétations ; là les buissons d’épines, là les tapis de saxifrages au creux suintant d’une source naissante, là l’aridité des sols pulvérulents. Les auxiliaires de santé chargés de distiller les messages de prévention et les gardiens du parc semblent connaître Antonio et le saluent avec le sourire de la connivence ; d’évidence il est habitué à ces lieux ou est-ce sa notoriété naissante ?

Après plusieurs heures d’approche ils parviennent aux espaces désertiques proches du sommet où règne une oppressante ambiance lunaire teintée d’un monocorde gris bleuté seulement nuancé par leurs ombres projetées. Pas la moindre feuille d’herbacée, pas la plus petite plume du moindre oiseau, pas un insecte, seuls dominent le froid et le bruit des vents tournoyants. Le froid oui mais tempéré par la chaleur émanant du sol, drôle d’impression que d’imaginer le bouillonnement du magma sous ses pieds. Antonio connaît les lieux constitués d’amas de roches basaltiques et d’étendues étouffées de cendres volatils. Attiré par on ne sait quoi, il s’approche d’un épaulement rocheux formant un semblant d’abri. Là, il s’immobilise, pose son sac à dos, se décoiffe et se prosterne en silence devant un espace apparemment vide et où rien ne paraît se distinguer.

Après de longues minutes il se relève et se retourne, prend Maria Dolorès dans ses bras et il la serre fortement. Elle mesure alors la force de l’émotion qui l’étreint. Pour l’indien christianisé, le volcan demeure la maison de ses dieux, les dieux des siens, ces forces que le monothéisme ne parvient pas effacer de la mémoire collective malgré les siècles qui passent. Révélation : ici est son sanctuaire, ici il se recueille et rend grâce aux esprits qui l’accompagnent dans ses projets.

Dans le secret le plus absolu, Antonio lui avoue qu’il se retire ici au sommet du Nevado del Huila, à chaque fois « qu’il coupe », ici même, mais pourquoi ? Á chaque fois, il tutoie les dieux devenus accessibles grâce à l’altitude et ancrés à la terre nourricière. Á chaque fois, il les remercie d’une offrande pour avoir pu franchir une étape nouvelle dans la conquête de Maria Dolorès.

            Dans ces lieux inhospitaliers soumis aux projections de pierres et de cendres quand les dieux s’énervent des bêtises des hommes, il a conçu un autel éphémère à même le sol. Sous une couche de poussières chaudes qu’il écarte de ses mains calleuses les oreilles sont là disposées en corolle comme autant de pétales d’une fleur imaginée. Mais la fureur des éléments fait qu’il doit à chaque venue retrouver les pétales enfouis dans le glacis de cendres et régénérer son offrande aux dieux. Dans l’élan des troublantes révélations faites à sa promise dont il se libère, il ouvre son sac, fouille et en extrait les trophées conquis à Manizalès devant le taureau de Don Ernesto, les deux oreilles et la queue. Désormais les trois appendices complètent l’ex-voto de deux pétales complémentaires et de la tige caudale donnant vie à cette représentation. Comme ultime hommage, il dépose la devise ensanglantée que lui a remise son péon de confiance elle figure désormais le pistil fécond de sa fleur fétiche. Dans l’imaginaire mystique et fétichiste d’Antonio la fleur, désormais complète, représente le soleil, l’hélianthe des cimes.

Fumerolles, grondements de plus en plus profonds, légers frissonnements du sol, lointaines explosions, nuages gris de fines poussières, le volcan souffle, le volcan gronde provoquant chez eux inquiétude, peur mais un profond respect. L’ex-voto étant désormais parfait, les dieux en célèbrent l’accomplissement. Maria Dolorès s’effondre en larmes. Il la relève, la serre à l’étouffer. D’une voix fluette entrecoupée de sanglots, blottie contre son épaule, elle déclare devant les dieux se donner à lui… s’il met fin à sa carrière de matador. Stupeur, se couper la coleta est un geste solennel qui ne souffre pas l’improvisation. Les grondements sourds, les tremblements du sol s’estompent laissant place à un silence lugubre. Antonio désarçonné s’éloigne et revient se prosterner devant l’autel de toutes ses espérances, il se signe à en perdre le décompte. Être torero c’est le serment d’une vie, il ne peut mourir que torero, n’a-t-il pas été consacré devant Dieu le jour de son alternative. Il se redresse, embrasse par six fois la médaille du Niño de Atocha qui ne le quitte jamais et se signe d’autant de fois sans omettre de baiser son pouce. Il ne veut pas la perdre. Son amour sera plus fort que sa passion. Il sait qu’il restera par alliance dans le milieu taurin une manière de ne pas se désavouer.  « La vie est en quelque sorte un pèlerinage » ! Cette phrase, d’il ne sait qui, l’obsède. Un pèlerinage avec ses stations, ses défis, ses épreuves, la croix, ses espérances aussi. Il dit oui à Maria Dolorès avec les dieux d’ici pour témoins et désormais protecteurs de leur union fécondée par la Pachamama. Dans la ferveur de leur engagement elle invite Antonio à déposer la mèche de cheveux près des trophées. « Antonio, viens »… Leurs ombres se mêlent, leurs corps s’emmêlent…

Puis ils redescendent des cimes ennuagées de gris et de rose par le sentier piétonnier chaotique dont les pierres roulent sous leurs pas.

Platon  – Axiochus ou sur la mort