Par José Carlos Arévalo in la revue Mexico Aztecas y Toros n°11

Le grand critique taurin José Carlos Arévalo vient de donner un texte essentiel à la revue Mexico Aztecas y Toros qui vient de paraître. Il y désigne Juan Ortega, peu vu en France, comme le grand espoir de la tauromachie actuelle. Juan Ortega qui vient de recevoir, avec Enrique Ponce et Victoriano del Rio, la prestigieuse récompense ‘Oreja de Oro’ de RNE (émission Clarín )  www.rtve.es. Ce prix existe depuis 1968 où il a été concédé à Diego Puerta. Notons que Juan Ortega a devancé Enrique Ponce (oreilled’or spéciale), le premier obtenant 12 voix, le second 9. Enrique Ponce, avec élégance, a largement félicité Juan Ortega dont il fut le parrain d’alternative en septembre 2014 à Pozoblanco.

Photo Ferdinand De Marchi

Juan Ortega est le torero du moment. Probablement les aficionados madrilènes ont été les premiers à comprendre qu’il s’agissait d’un torero hors du commun. Ils gardent vive dans leur mémoire la faena qui l’avait révélé. Celle à un toro de la ganaderia d’El Torero, le jour où il fut confronté à Pablo Aguado dans les arènes de Las Ventas. Malheureusement et même si cela se produisit dans cet espace si décisif en tauromachie, le triomphe n’eut qu’un écho local.

En Espagne, tout comme en France, il est encore un torero marginal pour le « système » (ce pouvoir occulte, diffus, en marge de l’opinion taurine, qui se caractérise par son manque de perspicacité et sa toute-puissance), qui le relègue dans un rôle subsidiaire, celui attribué auparavant aux toreros discrets et médiocres.  

Mais la pandémie, cet autre monstre diffus, tout aussi viral, qui a ébranlé cette saison taurine, aura permis, accidentellement, de subvertir l’ordre taurin. Son ingérence inattendue a eu ces conséquences : la plupart des figuras ont rarement toréé, laissant leur place à des toreros émergents, pas encore suffisamment consolidés pour le « système », qui ont occupé ces postes parce qu’ils l’ont mérité. Comme ce fut le cas de Daniel Luque et d’Emilio de Justo, le premier avec sa maestria débordante et le second en s’imposant devant une figura consacrée, Enrique Ponce, au cours des mano a mano avec ce dernier qui, en temps normal, n’auraient pas eu lieu. Concernant Juan Ortega, ce fut autre chose. Il a éclipsé tous les autres triomphes de cette saison réduite et télévisée, à l’exception de celui de Morante, avec lequel il fut mis en concurrence et dont il sortit perdant. Au cours de ce mano a mano compliqué devant une corrida peu reluisante de Jandilla, la maestria, l’art et le courage du maestro de La Puebla l’emportèrent face à un Juan Ortega tenaillé par cette responsabilité si prématurée.  Un défi pour lequel il n’était pas prêt, ni dans sa tête, ni taurinement.

Cependant ses deux faenas au zénith, la première à Linares et la seconde à Jaén, ont été considérées cette année comme les œuvres majeures, la quintessence de la tauromachie de ces derniers temps. Furent-elles aussi éblouissantes ? Pour essayer de comprendre cette sensation de musique silencieuse que l’on entend avec les yeux, celle que nous procure Ortega, nous devons d’abord nous demander ce qu’est le toreo. Il y a plusieurs réponses. La tauromachie est une création qui naît, se déroule et meurt devant nous, via un danger lié au hasard, le taureau. Une matière singulière et agressive de l’art tauromachique qui conspire contre l’artiste, qui veut le détruire et que l’homme transforme en un collaborateur docile dans cette chorégraphie au bord de l’abîme. On peut affirmer que c’est cela que font, plus ou moins bien, tous les toreros en soumettant  la violence du taureau -sa charge- au pouvoir cadencé de leur inspiration. Mais, comme le disait le poète José Bergamín, l’art de toréer se fait et se dit. Quand on le fait il y a la maestria et quand on le dit c’est la sensibilité propre à chaque torero. Mais que signifie cette sensibilité ? Il s’agit d’abord de transformer le danger en plaisir, puis la violence en harmonie et pour finir de ressentir chaque passe comme si elle venait d’être exécutée pour la première fois. Autrement dit, comme si la propre géométrie du torero lui était soudain dévoilée tout comme aux spectateurs. Une découverte révélée petit à petit, goutte à goutte, au rythme lent du « temple » et à la cadence pendulaire. De façon que le torero ressente qu’il n’a jamais toréé de la sorte et que l’aficionado confesse que cette véronique, cette naturelle, ce « redondo », ce « molinete », il ne les avait jamais vus avant.

En tauromachie la dextérité se transforme en art quand l’artiste découvre pas à pas, avec sa puissance et son naturel insoutenable ce qu’est le don du « temple », le mystère occulte de chaque « suerte » et la victoire de l’art sur la violence. Alors les arènes débordent, l’extase arrête le temps, la réalité devient irréelle et l’animalité, le taureau, se fond avec l’humanité, le torero.

Voilà ce qui se produisit à Linares et à Jaén. À Linares avec un Juan Pedro Domecq dont la noblesse fut au diapason de la métrique du toreo. À Jaén devant un brave et fougueux Victoriano del Rio qui s’accorda au temple soyeux et serein d’Ortega.

D’accord me dira le lecteur crédule qui l’aura vu dans les arènes et me reprochera que je ne me réfère qu’au direet affirmera, à juste raison, qu’en art le faire et le dire vont ensemble. Concernant la manière de faire le toreo de Juan Ortega je dois être plus précis. Quand la sensibilité taurine s’explique avec des données géométriques -placement, position du corps, fermeté du torero, mobilité subtile des bras, etc.- la tauromachie se décline en une série de normes gestuelles -grammaticales- qui ignorent leur véritable substance : l’art. Cependant on ne peut nier que chez le jeune torero de Triana il y a un épanouissement naturel qui incorpore et se délecte dans la gestuelle la plus authentique de l’art taurin. C’est-à-dire : semi-frontalité dans l’appel, tempo dans le temps pour provoquer la charge, assise dans l’attitude -les pieds vissés au sol, le poids reposant sur les deux jambes, aussi bien au début de la passe qu’à son final, sans jamais briser ses hanches ce qui, à l’exception de Rafael de Paula, dénature la diction du toreo- offrant la poitrine de profil, avec sincérité, courage, un discret et sensible mouvement de ceinture accompagnant la charge. De la composition sans composer, de la perfection dans le trait, toujours adapté à la dimension et à l’intensité des charges, le naturel le moins rhétorique associé à la profondeur la plus entière. Mais on ne peut éviter cette question que tous les aficionados se posent : ce torero de l’année pourra-t-il imposer la pureté géométrique de sa tauromachie à tous les taureaux ?

Juan Ortega est pour moi le seul torero que j’ose comparer à José Tomás. Une affirmation risquée car le torero de Galapagar l’a fait devant toutes sortes de taureaux et celui de Triana uniquement à quelques-uns, le nombre réduit qu’il a eu à affronter.

Ses exceptionnelles faenas de Linares et de Jaén se reproduiront-elles ? Comme dit le proverbe «  tout ce qui est arrivé deux fois arrivera certainement une troisième ».  C’est vrai. Mais une ombre au tableau -importante, à n’en pas douter- pose question concernant son avenir : à la mise à mort Ortega perd pratiquement toute sa maestria. Trouvera-t-il la solution qui lui permettra de se consolider en tant que figura ?

Pour l’heure, il a réalisé les deux faenas les plus importantes non seulement de cette saison mais aussi des dernières saisons passées, ce qui devrait lui permettre de se retrouver sur les affiches les plus prestigieuses. Le « système » lui ouvrira-t-il ses portes ? L’espoir et le suspens, dans l’arène et dans les bureaux, sont le prologue de sa prochaine « temporada ».

José Carlos Arévalo

in Revue Mexico Aztecas y Toros n°11. Prix 15 euros plus frais de port. jeffneviere@msn.com