Par Inca Virgoarte

Episode I

Photo N. Vidal

De la crasse… Il la voyait, elle ne le dérangeait pas, l’habitude peut-être, ou pas le choix…

Manuel, en slip, torse nu, se dirigea vers le réduit dans lequel une salle d’eau avait été aménagée. Il plongea plusieurs fois son visage dans la coupe d’eau froide formée par ses mains, s’essuya et retourna dans sa chambre. L’exiguïté de celle-ci ressemblait à celle de ses rêves. Combien de fois, allongé sur le lit, les mains croisées derrière la nuque, il avait suivi lentement sur les murs, les chemins tracés par les coulures d’eau très anciennes dues aux fuites d’eau venant de l’étage au-dessus. Il avait laissé divaguer son esprit dans les auréoles brunes tachetées de gris par l’humidité et la moisissure. Il ne rêvait pas, à quoi bon, il regardait, c’est tout.

Il enfila pantalon et chemise, glissa ses pieds dans des sandales. Puis, il sortit de l’appartement en claquant la porte sous les bougonnements de sa mère aspirant son café au lait. Il dévala les escaliers à toute vitesse.

Dehors, en bas des immeubles du quartier cabossé de cette petite ville de province du Sud, le regard était écorché par toutes les peurs, les « je n’sais pas » des cœurs ramollis par la soumission, les « y a en a marre » des cœurs durcis par la colère : murs tagués, canettes aplaties éparses çà et là, poubelles par terre zébrées de dégoulinades noires, épaisses, papiers éparpillés par le vent et s’accrochant désespérément aux buissons bordant le petit parc. Ce parc, petit havre verdâtre dans une solitude de béton gris…

Les copains Pascal et Cédric étaient là, comme d’hab. Ils se connaissaient depuis l’école primaire. Ils avaient pactisé. Pour souder leur accord, avec un compas, ils avaient gravé leur nom sur le banc du petit parc à la terre fatiguée. Depuis les pneus crevés, les rayures sur les carrosseries, les pétards dans les poubelles et dans les boîtes aux lettres, le blocage de l’ascenseur pour obliger le voisin – qu’ils n’aimaient pas – à monter cinq étages à pied, en soufflant comme un bœuf, ils étaient inséparables, inséparables dans leurs fous rires, mais secrets dans leur coeur. Les confidences n’étaient pas leur fort.

Après les saluts mâchouillés, et les serrements de main suivis du choc des poings, Manuel prit la clope que lui tendait Cédric. Entre quelques bouffées qui se voulaient viriles, ils écoutaient Pascal, un grand blond, la tête peuplée de boucles tombées du ciel, maigre, épaules voûtées, dents et doigts qui commençaient à jaunir par le défilé de cigarettes sur ses lèvres. Il les avait toujours guidés, enfin, c’était ce qu’ils aimaient croire, c’était le grand frère, il était le plus âgé. Et ce matin, sous les rayons indifférents du soleil de la mi-avril, il avait un plan.

Il claironna : « Eh, mecs, il nous faut du blé ! » À Pascal, son plan : les vieux. Cible facile pour leurs jeunes jambes et leurs sourires d’anges.

Il se lança dans une explication sur un ton qui se voulait réfléchi :

  • « Eh, comprends, mec, on se démerde pour faire tomber le sac, et tout en les aidant à ramasser, on pique billet ou monnaie, on leur rend leur truc, et eux nous remercient encore, et nous on leur sourit. S’il y a un os, ils peuvent pas courir, ou on dit qu’ils se trompent, c’est connu, les vieux, ça perd la mémoire. Puis, y a un autre truc, on leur pique à l’arrache le sac à main mais là, faut qu’on aille plus loin où on nous connaît pas. 
  • Non, tu rigoles ! T’es pas sérieux ! s’esclaffa Cédric en portant son mégot à la bouche.
  • Ah ouais ! alors, donne une idée pour avoir du fric, on va pas braquer une banque, on se ferait choper en moins de deux ! rugit le Pascal.
  • Moi, répliqua Manuel, avec ce qu’on pique à nos vieux, ça me suffit. On a toujours eu assez pour un joint.
  • Attends ! Le v’là l’autre, le Manu, toujours assez, hein, pas d’ambition… ça fait un      moment qu’on kiffe que dalle, qu’on se tape ensemble qu’un joint et basta. Putain, j’en ai marre d’être avec deux mauviasses comme vous. Moi, je veux vivre, de l’action, putain ! Ou on essaie de faire un coup ou moi, je me barre, je me tire !

Manuel et Cédric, tout en remuant la tête, baissèrent les yeux et fixèrent le sol maculé de graisse. Pas de mots, mais les mêmes pensées. « Pourquoi pas, un coup, un seul, et Pascal nous foutra la paix ; après tout, avec les vieux, on risque pas grand-chose. » Ils donnèrent leur accord, leurs poings s’entrechoquèrent et les voilà partis dans la même trirème pour vivre l’aventure. Laquelle ? Ils s’en foutaient, ce qui comptait, c’était de rester ensemble…

Quelques jours plus tard, après avoir « monté leur coup », les voilà, mains dans les poches, marchant dans la rue qui reliait le supermarché du quartier de leur bloc d’immeubles. Tout en discutant avec nonchalance, ils affichaient un air débonnaire bien que leurs yeux fussent à l’affût d’une silhouette à l’allure gourde.

Enfin, un vieux, un bras tiré vers le sol par un sac à provisions rempli, et l’autre appuyé à une béquille, venait vers eux lentement, en boitant. Pascal donna un coup de coude à Cédric qui comprit très vite le signal. Ils braquèrent leurs pieds en direction de l’homme. Manuel les suivit. Pascal et Cédric commencèrent à se chamailler et à se bousculer. Arrivés à la hauteur de leur cible, Pascal poussa Cédric contre le vieil homme qui perdit l’équilibre et se retrouva par terre, le sac renversé, et les provisions s’éparpillant éperdues de liberté. Pendant que Pascal ramassait le sac, rassemblait les victuailles dispersées, et cherchait nerveusement quelque chose qui pourrait contenir un butin sonnant et trébuchant, Cédric et Manuel aidaient l’homme à se mettre debout, en lui prodiguant des « M’sieur, excusez, vous z’êtes pas fait mal ? excusez encor’. » Pascal revint, remit le sac à son propriétaire. Celui-ci, debout sur ses jambes et appuyé sur sa béquille, calma son souffle, les regarda et se mit à les invectiver : « Petits cons, vous vous croyez malins, hein… Merde, vous croyez que j’ai pas compris votre manège ? »

Rapidement, les trois rufians en herbe comprirent que leur salut dépendait de la vitesse express de leurs jeunes jambes. Mais le vieil homme tout aussi rapide tendit sa béquille et en crocheta une. Manuel s’affala sur le sol, la pointe caoutchoutée de la béquille sur son torse et une chaussure usée pressée sur son ventre. Il haletait, peut-être de peur ou à cause de la pression des armes du vieux. Sa respiration était saccadée.

(à suivre…)