Par Inca Virgo Arte

Hier, lundi 24 juin 2019…Badajoz…Jour de fête…Jour de corrida…Arrivée insolite…

Une R6 dans sa simplicité populaire, étincelante de sa blancheur du passé, s’ouvre un passage pour atteindre les arènes. A l’intérieur, trois silhouettes scintillantes de leur destin hors norme confèrent à cet aréopage un caractère surprenant, presque incongru…

Oh, non ! quand même ! un torero, qui dans nos esprits, est à l’effigie d’un héros, un torero arrive dans un grand véhicule ou dans une voiture de luxe, ou dans une calèche…mais, pas dans une R6, même si elle peut être répertoriée voiture ancienne. La R6, vous savez, la petite berline des années 70, voiture basique, pratique, économique qui n’a jamais éveillé l’admiration ni l’envie par son manque d’esthétique ! 

Ce lundi 24 juin de l’année 2019, à Badajoz, l’image fait sourire. Néanmoins, en la regardant, derrière mon amusement, j’ai ressenti une pointe d’étrangeté, de curiosité…La suggestivité des images n’est plus à démontrer. Dans notre monde de communication visuelle, la publicité l’exploite à tout va. Mais avant elle, grâce à la peinture, à la sculpture, à l’utilisation de la caméra et à bien d’autres expressions, les artistes se sont exprimés, ont parlé au Monde, ont parlé du Monde, réveillant des émotions, des rêves, des interrogations humaines, sociales, politiques…

Et là, cette image interpelle, ne laisse pas indifférent.

Pour comprendre, revenons en arrière. Antonio Ferrera a connu une carrière chaotique dessinée par des corridas dures. A Badajoz, le 14 mai, il se jette d’un pont. Il se jette dans les bras de la dame blanche qui desserre son étreinte. Ce n’est pas son heure. Et l’on peut se demander ce qu’elle a bien pu lui susurrer à l’oreille ou au cœur, car le torero est Autre ou bien reconnecté à son être le plus profond, le plus intime…Car, le 1er juin, seulement quinze jours suivant ce que l’on qualifie de drame, dans les arènes intransigeantes de Madrid, accouplé à « Bonito » de Zalduendo, il réalise la plus belle et la plus inspirée faena de sa carrière. Lui, le torero taxé de « pueblerino » (tout juste bon à charmer le public des villages), tel le phoenix, renaît de ses cendres, encensé, glorifié par la presse.

« Pueblerino », mot-clé que va symboliser la superbe R6. Antonio Ferrera assume son destin et le clame !

Le samedi 22 juin, Antonio Ferrera arrive aux arènes de Badajoz dans son carrosse, la R6. Avec des passes longues, expressives et très liées, ponctuant une faena éblouissante d’improvisation, il gracie « Jilguero » de Victoriano del Rio. Triomphe !

Le lundi 24 juin, dans cette même place, il est au programme avec l’élevage de Zalduendo. Superstition respectée… Il réitère et se déplace dans sa R6. Magnanime, le torero aguerri emmène avec lui les deux autres jeunes toreros, Ginés Marín et David de Miranda, les plaçant ainsi sous les auspices de la petite berline. On croirait un début de film à la Walt Disney ou à la Steven Spielberg. Et la petite R6 jette son dévolu magique sur les trois diestros. Antonio Ferrera répète ses prouesses dans une faena des plus inspirées, pleine d’émotions, et gracie « Juguete », Ginés Marín coupe deux oreilles, et David de Miranda reçoit une ovation et une oreille. Le trio de lumières s’en retourne les bras chargés de trophées et chose peu courante voire très rare, deux toros graciés dans une feria de trois jours.

Alors oui, ce lundi 24 juin, dans le véhicule de la modestie de leur cœur, le trio rutilant de ses prouesses fait le buzz ! Désir de rompre avec la pesanteur des codes, avec les préjugés, avec la superficialité sociale…Désir de défier ceux qui n’ont pas cru en eux…Désir de défier les injustices…Désir de montrer ce qu’ils sont réellement, sans artifice dans la vie quotidienne comme devant les toros… L’instigateur–conducteur de la très dorénavant célèbre R6, Antonio Ferrera, chef de lidia, pourrait nous en conter un peu plus, ou non, car parfois, le sens de nos actions dépasse notre première intention, de surface, révélant ainsi les coulisses de notre inconscient.

En effet, la situation expose un contraste détonnant entre la simplicité du véhicule et ses passagers vêtus d’un habit chargé d’or, d’un habit d’un autre ailleurs. Situation métaphorique grâce à laquelle ces hommes, dont le destin est lié à celui des fauves, nous révèlent les différentes facettes du prisme de leur vie si particulière, voire extra-ordinaire : simplicité, vulnérabilité, humilité, force et grandeur d’âme…

Enfin, on ne saura jamais qui de la R6 ou du talent des matadors ou de la noblesse des élevages a permis la victoire, peut-être est-ce un mélange des trois ? … Ah ! Les Artistes !

Et la légende peut s’écrire…

Aujourd’hui… la légende continue à s’écrire…

Nous sommes en 2020, la saison tauromachique fut triste, grise sous le nuage conquérant du « coronavirus », un spécimen couronné tel un empereur et assoiffé d’humains. Dans la résistance, quelques ruedos, tels des rayons de soleil, ont permis quelques éclaircies.

Antonio Ferrera participe à la lutte. Il est ce samedi 24 octobre 2020 dans sa ville Badajoz. Il veut tracer sur la terre des arènes, encore et encore, les lignes, les volutes, les arabesques dans lesquelles les chants de la rencontre la plus mystérieuse qu’ait porté cette planète, vont s’égrener.

Il affronte six toros de l’élevage de Zalduendo… Réitérer, revivre des moments d’émotions…

Antonio Ferrera, seul, en habit de lumières, arrive aux arènes au volant de sa maintenant très célèbre berline, toujours étincelante de blancheur, et écrin de souvenirs de l’enfant qui découvrait les toros avec son père. Il est à supposer, vu son état, qu’elle est bien bichonnée…

Les toros sont là… Le matador est là, l’artiste est là… prêt comme le poète, comme le peintre, il va se plonger dans la matière première pour exprimer son art, pour donner plaisirs et émotions à son public. Il entre dans le ruedo, les épaules revêtues d’un capote décoré de coups de pinceaux de multiples couleurs, original de créativité, et sur lequel sont tracés trois mots, devise pleine d’espoir du torero-artiste « creer es crear » (croire c’est créer).

Tout d’abord, généreux, il fait participer à son champ de célébrité tous ses compagnons de combat. Ganadero, picadors, banderilleros, toreros sont invités au centre du coso pour partager les applaudissements des spectateurs. Puis, il déploie son toreo d’une grande variété : classique, baroque, fleuri, créatif… Et malgré les accrochages, dont un très violent en posant les banderilles « al violín », effleurant l’étreinte de la dame blanche, son énergie vibrante ne faiblit pas. Il se donne, il se donne, faisant une chiquenaude à l’orthodoxie avec, oh surprise, une suerte de piques depuis le centre, des mises à mort originales…

Ces dernières sont maintenant estampillées. Elles révèlent une symbolique dans ce combat mythique. L’éloignement d’une quinzaine de mètres mis entre le matador et le fauve rappelle la distanciation ontologique existante entre ces deux vies. Puis, le diestro parcourt le terrain, pas à pas, calmement, sans jamais quitter des yeux son adversaire. Par ce chemin, l’homme interprète le rôle métaphysique de son action sur la terre aboutissant à une mort-victoire d’un espace gagné. Attente… tension… tendues à l’extrême vers le point infime de la jonction du corps et de l’acier… L’homme, au dernier moment, la muleta dirigée sur le mufle, fait baisser la tête au fauve. Il domine, mais… jusqu’à la pénétration pleine et entière de son épée, puis, rapidement, le retrait de son corps des cornes, le moindre mouvement erroné peut changer le cours de la rencontre.  

La mise à mort originale, « a encuentro », du maestro Antonio Ferrera aboutit à des coups d’épées magistraux. De ce coït fulgurant, il en sort électriser, dans la transe de l’émotion, visage aux expressions de la jouissance… De la Mort vaincue, il est dans sa pleine Vie ! Messager du mythe du voyage de l’homme sur Terre…

Au micro du journaliste de la télévision, le torero glorifie le toreo pour les valeurs humaines et personnelles qui sont transmises pour grandir l’âme. Il remercie avec beaucoup d’émotion sa cuadrilla pour son attention et son dévouement à chaque moment, le public de cette arène et des arènes des autres pays, car cette après-midi était un hommage au monde taurin de tous les pays qui maintiennent la flamme de l’essence de cet art…

Ainsi, de nouveau, sortie triomphale de ce grand torero qui a su, par on ne sait quel sortilège, donner à son toreo autrefois survolté, une autre dimension créative et de plénitude…

Point de lauriers, point d’escadron d’accompagnateurs… Seul, le corps et le cœur vibrants encore des instants vécus intensément dans cette danse mystérieuse avec le fauve, il reprend le volant de sa R6… Seul… Simplicité et profondeur d’une vie d’artiste qui s’accomplit sous les scintillements divins de son habit de lumières…

Et la légende s’écrit…

Inca Virgoarte « Picaflor »

Juin 2019 – octobre 2020