Dans ces moments de désolation où l’existence même de la tauromachie est menacée par le virus pour commencer mais aussi par l’attitude intolérante du pouvoir espagnol et, désormais la démagogie de l’Europe, il faudra se rappeler de qui a fait quoi. De ceux qui ont abandonné le navire ou de ceux qui sont restés sur leur Aventin en attendant que montent les enchères. Certes la « Gira de la reconstrucion » aura maintenu la flamme dans la tempête mais à quel prix et avec quel résultat ? Médiocre pour ceux qui l’auront suivi dans son ensemble, mis à part l’exceptionnel exploit de Finito de Cordoba, alors que nous avions tant besoin d’enterga totale, de passion dans ces circonstances si dures.

Il y eut cependant un moment dans cette vallée de larmes qui restera gravé dans le marbre des aléas historiques: le récent un contre six d’Antonio Ferrera à Badajoz. Le contexte donne une valeur plus grande encore à la prestation exceptionnelle du torero extremeño. Après une telle soirée un anti-taurin sincère ne pourra que rester bouche-bée… en admettant qu’existent des anti-taurins sincères, ce qui est peut-être le cas. N’y a-t-il pas des brebis égarées ?

Antonio est sorti por todas, il se l’est joué toute la soirée ; il a conduit sa prestation avec habileté construisant un ensemble qui nous questionne, nous les aficionados, sur le ronron du spectacle actuel et sur la manière de faire bouger les lignes pour cette transformation dont il a bien besoin.

N’oublions pas que tout cela fut exécuté devant un lot de respect, très armé, de plus de cinq ans parfois et qui ne s’est pas laissé faire. Le mérite du maestro est proportionnel à cette opposition sévère qui faillit à deux reprises l’envoyer ad patres. Le site Aplausos recense les huit moments où Antonio a dérogé à ce qui est devenu la norme d’un spectacle, pour beaucoup, ennuyeux, parce que prévisible dans son déroulement et qui a rompu avec ses bases populaires et surtout avec la jeunesse.   

1 –Chauffeur matador, au volant de sa R5, parce que le spectacle débute avant la corrida, dans la rue même.

2-Toutes cuadrillas et le mayoral ont salué au début du spectacle. Un hommage à tous les acteurs, impeccables dans l’ensemble.

3-A cinq reprises Ferrera a tué en marchant dans son style particulier. Il renouvelle sans la diminuer la suerte suprême.

4 Suerte de picar en los medios c’est-à-dire des planches vers le centre ce qui eut pour conséquence un batacazo et deux grandes piques. controversé mais émouvant.

5- Des aidées de la gauche, idée simple qui n’a jamais été réalisée.

6-Naturelles de la droite, une invention de Joselito, reprise à bon escient.

7. La garrocha. On retrouve là les origines même de la tauromachie et ces vieilles suertes décrites par Goya.

8-Lidia et banderilles ensemble. Antonio a déjà réalisé cet exploit à Salamanque, il demande une condition physique et une intelligence du combat remarquable.

Il reste encore beaucoup à explorer dans le registre du toreo, tombé dans l’académisme porté par la multiplication des écoles taurines et par une critique dont le bon goût et le critère ultime. Le charisme, le génie, la volonté cela ne s’apprend pas. Et la critique artistique a toujours été dans son ensemble conservatrice. Il faut avoir le courage de faire trembler les colonnes du temple pour relancer un art figé, qui perd ainsi sa propre substance et sa raison d’être qui est fondamentalement de nous étonner et de nous émouvoir. Sa justification même.

On dira ce qu’on voudra, Antonio Ferrera a montré le chemin et, à Badajoz, dans la nuit qui nous enveloppe, il y eut une lueur d’espoir.

Pierre Vidal