[i]Voici des extraits du journal d'Yves Charnet, poète, écrivain et universitaire, grand aficionado, auteur de "Lettres à Juan Bautista" (La Table Ronde, 2008). Ils concernent Sébastien Castella. Il y en aura 3, voici le premier.



Arles, 3 avril 2010



21 heures 50. Le Palao, petit bistrot, est devenu ma cantine depuis que nous y avons dîné, voilà des années, avec la cuadrilla-Durand, à la fin de je ne sais plus quelle Feria pascale. J’y suis venu, ce soir, sans les amis réunis rituellement autour du chroniqueur taurin de Libé. Débordée, la patronne m’offre, pour attendre, un verre de ces rouges italiens dont sa cave a le secret. J’avais besoin, après l’ennui et le froid de cette corrida-concours ratée sur toute la ligne, d’être seul. Dans ma chambre du D’Arlatan, d’abord ; à ma table du Palao, ensuite. Je repense à la course d’hier. Le deuxième toro de Sébastien. C’est le plus grand torero français du moment. Le plus important représentant, sans doute, de la tauromachie française toutes époques confondues. Je serai longtemps resté étranger à sa gloire. A la fascination qu’il exerce sur des publics acquis fanatiquement à sa cause. Hier soir il m’a touché. Face à ce dangereux Garcigrande qui cherchait méchamment ses chevilles. C’est contre lui-même que combattait Sébastien. Contre son enfance infernale. Une incurable douleur a conduit cet orphelin devant les fauves. Entre leurs cornes. Sébastien aurait dû, hier soir, abréger. Se protéger. Il s’est exposé. Sans autre raison que sa déraison. Il a cherché cette blessure. Sale coup contre son genou. Les toros lui feront toujours moins mal que son passé qui ne passe pas. Son increvable souffrance toujours à vif. Les toros sont le seul remède qui soit pire que son mal. La cogida des origines. Le public n’a pas suivi Castella dans sa tentative perdue d’avance. Bulles de blues. Quand il est sorti, en boitant, de cette corrida sans triomphe, Sébastien avait – pour traverser la piste ovale d’Arles – un genou qui avait doublé de volume. Une détresse butée dans son regard tourné vers l’intérieur. Fêlure de l’impossible. C’est seulement hier soir que je suis entré, pour la première fois, dans une communion intime avec ce torero que je vois, chaque saison, se jouer, depuis dix ans, la vie. Sébastien Castella, matador & martyr. J’aime beaucoup la patronne du Palao. Son accent de Parme.


Y. Charnet (à suivre...)



Photo N. Vidal

pierre Le: 28/05/10
Yves Charnet-Sébastien Castella II ALBERTO AGUILAR TRIOMPHATEUR DE VIC